TROIS PETITS BABIROUSSAS


Après la pluie, l’odeur des ylangs-ylangs saturait le crépuscule. Sniff, sniff, quel délice ! La canopée retenait à grand peine les rayons de lune. C’était le moment idéal pour trotter entre les racines des muscadiers et des girofliers de la forêt humide. Les langues souples des palmes basses caressaient la peau nue, déjà épaisse, des jumeaux babiroussas de sept mois qui couraient aux flancs de leur mère, protégés par le sabot silencieux de la petite troupe.

L’âge où croissent les dents.

Qui sait combien la canine du cochon-cerf pousse avec lenteur depuis l’intérieur de sa mâchoire, se courbe peu à peu vers le haut en écartant avec mollesse le cuir du groin ? Cette chair a beau s’offusquer de l’importune et résister sans comprendre d’où vient cet assaillant, aucun coup ne peut l’éloigner. Et quand le pointu déchire enfin le voile du palais avec autant de douceur que de ténacité, tout se tend, cède et se reforme autour de l’ivoire, l’enserrant à l’étouffer. 

Patte levée, l’une de leurs tantes s’arrêta soudain. Elle écoutait comme seuls écoutent les babiroussas, avec une ouïe supersonique. Les autres femelles ralentirent jusqu’au bord de l’immobilité, conservant juste assez d’énergie cinétique pour bondir si l’avenir les effrayait.

L’avenir.

Il les guettait dans leur dos, prêt à fondre sur leurs épaules. Qui pouvait le regarder en face sans se dévisser la nuque ? Toujours surprennent sa forme et sa vigueur. Un tarsier lointain, des lobes de palaquium l’un contre l’autre au rythme coulant de la brise, un buffle nain, ou plutôt deux — l’un boitillait —, mais aucun rampement d’écaille sur un tronc d’arbre à gutta-percha.

Ils retinrent leur souffle, les yeux négligemment posés sur le passé qui leur faisait face. La masse feuillue vibrait, de plus en plus impénétrable à mesure que l’on s’avançait entre ses strates pour en goûter les saveurs anciennes d’hier et d’hier encore. À quoi bon en retourner chaque larve mangée, chaque plume aliciante ? Ils préféraient la contemplation rassurante des oupas mortels et des bintangers ondulants d’où rien ne peut surgir. La fuite en avant, vers le passé certain, ils s’y tenaient prêts.

Leur tante reposa ses quatre doigts et reprit son trottinement balancé, entraînant le reste de la troupe, l’oreille alerte pour toujours, et le groin happé par les relents suaves d’une proche boue pourrissante. L’air entrait et ressortait en respirations impatientes par les narines des jumeaux. À petits pas sans bruit, on s’enfonça sous les fleurs basses, dépassant les branches drues, les lianes et un arum Titan dont le parfum de charogne ajoutait au vrombissement du paysage. Les feuilles du ciel se fendirent soudain et la lune fit résonner quelques pierres noires à la boue brillante. L’étroite clairière du ruisseau menait à la mangrove.

Les babiroussas se dispersèrent à la recherche de larves grasses, d’eau, de pousses tendres et d’un peu de lueur pâle. Avec souplesse, chacun vaquait à ses occupations, l’ouïe alerte. La mère veillait des oreilles et du groin sur ses petits-grands. À sept mois, ils étaient bien jeunes pour jouter. Tout près, ceux qui quitteraient bientôt la troupe s’élançaient l’un contre l’autre en un corps à pattes qui pouvait encore passer pour un jeu aux yeux analytiques du jumeau premier-né.

Les vieux mâles restaient à l’écart, hors de la saison des amours, et regardaient pousser leurs dents en profitant de tout ce qui se mâchait. Leur moment viendrait peut-être, « si les petits humains ne les mangent pas » répétaient les mères.

Le cadet des jumeaux trouvait amusant, comme toujours, de se rouler dans la boue, d’y patauger, presque d’y nager — comme il avait la veille traversé le bras de mer pour atteindre cet îlot, avec la même vigueur dans les muscles, sentant le courant vivant le porter, l’aider à prendre son élan sans sombrer.

Mais il n’était pas dupe.

Naïf, celui qui placerait sa confiance dans les vagues torves ! Les amadouer, oui, les dompter ? Ah ! De quoi écarter les canines d’un babiroussa rieur ! Dans la soue heureuse, il ne craignait aucun avenir.

La peau épaisse de son flanc s’enfonça dans la terre-vase, se frotta contre les pierres lavées et polies mille fois mille fois par les pluies du ciel et le pas des fourmis, pendant que la queue grise battait. À mouvements saccadés, il se contorsionna du groin à la cuisse, soudain tendue puis détendue, retenant ses grognements de délice. Sa patte gratta son oreille droite tandis qu’il ruait dans le vide avec avidité. Nageur de vase. Derrière lui, les deux mâles s’élançaient. Qu’ils se battent, si tel était leur bon plaisir !

La balle humaine pouvait bien arriver sur lui, ou les crocs du python. Dans son dos. Peu importait. Qu’y a-t-il de meilleur que la boue sous la lune ? Ici et à jamais.

L’oreille toujours aux aguets, pourtant.

La gueule semi-ouverte, au milieu des mouches qui bourdonnaient sans l’atteindre, il se retournait sur un flanc puis sur l’autre, s’arrêtait, agitait les pattes, ruait, rampait à demi sur les galets, happait au passage une feuille qui tendait sa nervure vers lui, et la mâchait tout en fouettant l’air et la l’eau de sa queue. Floc floc floc. Se figeait un instant puis recommençait sous les crissements des plumes d’un calao dont les serres se déplaçaient le long d’une branche.

C’était bon.

Vingt-deux écailles glissèrent. À trois doigts dans l’avenir. Et une semelle épaisse taille quarante-six. D’un bond le jeune babiroussa se redressa et rejoignit sa mère, ses tantes, son jumeau et les autres qui détalaient déjà en silence, la larve à la babine, avalant la dernière gorgée d’eau, un peu de terre sur le groin, ne laissant derrière eux qu’une série de petits arrière-trains luisants aux queues balancées et quelques palmes fendues à peine dérangées.

Leur avenir d’un virgule cinq centimètres cubes les poursuivrait bientôt à la vitesse de sept cents mètres par seconde.

Ils filèrent sous les arbres et l’on n’entendit plus jamais parler d’eux.

Seule la forme du cadet dans la boue se fossilisa après plusieurs millénaires. On pouvait encore la distinguer, au fond d’un océan depuis longtemps asséché, à quelque sept milliards d’années de là, quand le Soleil pulvérisa la Terre.

Mail : claire.garand@laposte.net

 

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