PERCÉE

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Long, brun, plissé de lentes ridules, il s’étouffe cul nu dans la terre pourrissante, comme enfoncé par le pied d’un géant, à quelques mètres du sentier forestier. Sa cupule ? Évanouie. Écrasée, grignotée, envolée dans un gésier ou croupissant dans un estomac. Tant pis pour elle qui n’est plus lui. Car son cœur s’amollit, ses intérieurs noircissent par points. De quand date le premier ? On ne sait pas. Feu dedans, il a piqué sa braise d’un coup. Rien n’aurait pu lui échapper, elle a rongé sans dents la chair, fronçant son pourtour de cette poussière sèche qui ne se révèle qu’au toucher quand elle s’effondre, laissant un trou. 

La pourriture pervertit la pulpe du fruit du chêne resté en terre humide. Encore ferme et blanche, elle se croit protégée sous sa cuirasse tendue de la tonsure à la queue, guillerette. Déjà, un autre point noir s’étend, tache sombrâtre qui cesse d’être cercle pour s’amplifier, propageant des phalanges qui de brun se rejoignent.

Oui, mais.

Brûlures sans feu, que savez-vous de ce que trame ma chair oblongue toujours vivace ? Ignorantes, je vous aime, mes servantes aveugles. Au centre de moi, vers le bas, l’usine pompe-crache. Aidez-moi encore, du sombre vers le pâle, là où les fibres se nouent, que rien ne tranche. La vie y bataille, et ces efforts, je sais où ils me mènent, je l’accepte, la sève en mes tissus afflue malgré vous, translucide et concentrée.

Son flux tournoie et s’accumule, infime œil sans pupille ni battement pourtant (de moi, il ne restera que mes rides). Réjouis-moi, minuscule germe, car tu te formes dedans, fragile seulement en apparence, teint de blancheur pure dans la masse, tu t’agites, remonté en ressort, sous ta tête chercheuse à peine née, te voilà qui te gorges de moi, si ténu, me déchires de ta pointe aveugle aux barbules tactiles plus fines qu’un micron. Craquement que personne n’entend, en moi ton chemin sépare les fibres. Qui saura l’écartèlement que j’endure ? Ta tête, ta tête ! Elle s’empiffre en rampant au-dedans au point de hoqueter, et ton duvet dru tâte le bord de ma carapace encore sans faille. Tout ce chemin parcouru en moi, mange le tout-moi !

Je ne devrais pas vouloir, je désire, l’élan m’entraîne, je le précède.

L’interstice, tu le lèches, tu le râpes, tu l’uses, tu le fends soudain et — mon brun ridé s’est déchiré en longueur — le riche humus extérieur t’avalanche de précisions à t’en raidir les filaments vers le ciel. Ton pied te tient, tu n’étouffes pas, tu te grises.

Tu ne la connaissais pas, la vastitude ! En voici le début.

Je frémis.

Ces aiguilles fines te mitraillent, tout monte en toi par frissons d’à-coups, ça pulse, liens, informations, nourrissage, le monde ouvert à ta barbe t’enveloppe et te gave : ici a foui le ver de terre poursuivi par la taupe en des temps très anciens la feuille a compté les nervures de son squelette l’eau a stagné entre l’argile et le gravier le mycélium a échangé de l’azote avec le rhizome du lierre une larve roulée de hanneton a dormi là pendant quatre ans. Plein ta tête à éclater, trop, mais encore, encore, la suite, compulsive — toi non plus tu n’as pas dit oui —, tu étends tes filaments blancs tous azimuts. Les couches de fleurs pourries des printemps passés, le crâne du campagnol, la brindille cassée, le fragment de granite que tu tâtes sans te lasser, les racines des troncs de quarante mètres de haut te parlent avec la sagesse de ceux qui ont été toi.

Tu en peux bien plus, alors, goinfre, tu t’allonges, millimètre après millimètre, tandis que je te donne tout ce que j’avais pour vivre. Je refuse-veux. Prends jusqu’au rien sans te retourner, enfonce-toi, trouve, démultiplie-toi. Tari, que je le sois, pour ton buissonnement.

Et ma dépouille, croûte racornie, te chevauchera avec fierté, toi, l’éblouie.


CLAIRE GARAND

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