LA LIBERTÉ SELON KERY JAMES


UNE MUSIQUE ENGAGÉE 

Kery James dans sa chanson Banlieusards dénonce ce qui lui semble injuste. Les couplets s’enchaînent sur huit minutes de battements et aucune logique ne semble être suivie, seulement le flux galvanisant des mots qui défilent au rythme d’une colère, d’un engagement. Une expression revient comme un leitmotiv : « on n’est pas condamné à l’échec ». Celle-ci nous interroge sur la façon dont nous pouvons concevoir notre destin, façonner notre présent et notre avenir. Elle est formée par une négation, ce qui sous-entend un monde de possibles qui n’est pas nommé. En effet, pour pouvoir ouvrir ce monde de possibles, il ne faut pas être destiné par avance à faire ou à être quelque chose. Est possible ce dont l’existence n’implique aucune contradiction. Le possible implique la contingence, c’est-à-dire ce qui est susceptible d’être ou de ne pas être, de se produire ou de ne pas se produire. Au contraire de la contingence, la condamnation est une sentence qui tombe sur nous sans nous laisser le choix, elle est une nécessité qui s’impose à nous. Contre une doctrine déterministe, Kery James répond que notre « réussite » et notre « échec » dépend de nous en dernière instance. Quel serait cet échec ? quelle serait cette réussite ? Ainsi, quelle philosophie de la liberté se trame à travers ce hit engagé du rap français ?

Le refrain lance de nombreuses invitations à se lever, des exhortations à avoir de l’ambition, à ne pas se laisser assommer par le poids du passé, la pression du système. « Lève-toi et marche…Mais une question reste en suspens, qu’a-t-on fait pour nous-même? / Qu’a-t-on fait pour protéger les nôtres // Il faut qu’t’apprennes, que tu comprennes et que t’entreprennes/ À toi de voir! T’es un lâche ou un soldat? / Entreprends et bats-toi! ». On comprend par là que l’avenir est entre nos mains, c’est l’action que nous menons qui détermine l’issue, le résultat auquel nous parvenons. Il s’agit d’agir pour nous-mêmes et pour les autres, ne pas être passif face à ce qui arrive. Cela demande du courage, qui serait la vertu pour affronter les limites qui s’imposent de l’extérieur. Rien ne serait donné à l’origine, raison pour laquelle il faudrait se battre tel un soldat pour obtenir par soi-même ce que l’on veut. Kery James ne constate aucune égalité des chances qu’une société équitable est censée offrir à ses citoyens.

C’est la jeunesse issue des banlieues qui est visée par ce texte fort. Il ne tient qu’à elle de sortir de la misère, de faire mieux que ce à quoi elle semble destinée : « Je suis parti de loin, les pieds entravés / Le système ne m’a rien donné, j’ai dû le braver / Depuis la ligne de départ, ils ont piégé ma course ». Il y aurait des obstacles à cette action totalement libre dès le commencement. Nous ne naissons pas libres, contrairement à ce que la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen le mentionne. Comment est-ce possible ? Ces obstacles ressemblent à des chaînes formées par un système, c’est-à-dire une forme d’engrenage social qui nous engloutit si on fait preuve de lâcheté. De quoi est fait ce système qui malmène les gens ? Kery James en donne certains de ses aspects les plus noirs : « l’échec scolaire, l’exclusion, la violence et les civières, la prison et le cimetière, les déceptions, les dépressions, la pression, la répression et les oppressions, discriminations, puis les arrestations, les provocations, les incarcérations, le manque de compréhension, les peurs et les pulsions, leur désir, de nous maintenir la tête sous l’eau… ». Cette suite d’évènements dévoile le tragique d’une existence semée de difficultés. Rien qui ne laisse place à un espoir, une vie parsemée de bonheurs certains ou de joies fugaces. Ainsi, l’on comprend le terme choisi de « condamnation », et l’on voit à quoi peut ressembler ce fameux « échec ». Notons que parmi ces aspects, il y a les passions qui sont mentionnées, qui elles aussi peuvent nous condamner. L’engrenage est construit non seulement par les autres, mais aussi par nous-mêmes. Comme dirait Épictète, il y a ce qui dépend de nous, et ce qui ne dépend pas de nous[1]. Cela signifie que nous sommes pris dans des processus causaux complexes difficiles à démêler et à défaire. Les individus ne sont pas des marionnettes qu’une société fait bouger à sa guise.

Mais alors, il semble difficile de ne pas lâcher prise, de ne pas se laisser entraîner, de ne pas suivre de mauvais modèles, de personnes qui, au lieu d’entamer une révolution, sont seulement restées victimes, impuissantes, ou déviantes. Le rappeur enjoint les jeunes à se rebeller, à résister, à apprendre. Face à de tels obstacles, plusieurs options s’offrent à eux, c’est à ces derniers de prendre celles qui réaliseront leurs désirs, leur volonté, leurs capacités. Il n’y a pas de destin inéluctable, ni de fatalité à laquelle ils ne pourraient se soustraire. Ils ont un choix fondamental à faire : ils peuvent résister à leur tendance première ou la suivre. Ce pouvoir de choix, on le nomme volonté.

UN RÉCIT AUTOBIOGRAPHIQUE

Kery James part de son propre parcours pour faire passer son message, et parvient à le faire sans être moralisateur. Il ne cesse de le clamer : son esprit est libre, indépendant, il est « le capitaine dans le bateau de [s]es efforts ». Le leitmotiv « On n’est pas condamné à l’échec ! » exprime parfaitement l’absence de nécessité à l’œuvre dans le social. On né dans un monde qu’on n’a pas choisi, mais on né dans un monde pour le changer. Autrement dit, un pouvoir est entre nos mains, et c’est par la force de la volonté que l’on peut dépasser le déterminisme qui dessine les trajectoires individuelles et collectives, sorte de machine sociale. Cette machine sociale, c’est l’histoire passée contée aux générations nouvelles : elles peuvent avoir l’impression d’hériter d’un lourd fardeau, celui du racisme, de l’esclavagisme qu’ont subi leurs ancêtres, de l’immigration, de l’exil, du labeur, de la pauvreté. C’est aussi la violence symbolique que subissent les jeunes de banlieues, ou les marginaux qui ne rentrent pas dans des cases, parce qu’ils n’ont pas les codes, ou ne trouvent pas leur voie immédiatement. Leur chemin n’est pas tracé d’avance par une famille favorisée qui aurait tout mis en place pour qu’ils étudient dans de bonnes conditions et aient un avenir certain. Le pouvoir de changer cet avenir funeste est à chanter, à clamer, à rapper pour que les individus s’en empare. Ce pouvoir s’acquiert par l’éducation, sur laquelle Kery James insiste beaucoup : « Si le savoir est une arme, soyons armés / Car sans lui nous sommes désarmés // Apprendre, comprendre, entreprendre, même si on a mal / S’élever, progresser, lutter, même quand on a mal ». La question qui se pose est de savoir s’il faut toucher le fond, en ressentant l’injustice dans sa chair pour s’élever et revendiquer cette liberté si fragile.

ENTRE DESTIN ET LIBERTÉ

Au fond, c’est bien une philosophie de la liberté qui se trame entre les lignes de ce rappeur conscient : nous sommes libres de changer les choses, de commencer de nouveau. Cette vision est assez proche de ce que la philosophe Hannah Arendt soutient à propos de l’action humaine spontanée. Il s’agit du « pouvoir qu’a l’homme de commencer quelque chose de neuf à partir de ses propres ressources, quelque chose qui ne peut s’expliquer à partir de réactions à l’environnement et aux événements »[2]. L’homme est né pour innover. Nous devons avoir la force et le courage de ne pas se laisser faire, de résister et à terme, d’inventer de nouvelles perspectives de vie qui n’étaient pas prévues, ni prévisibles.

Néanmoins, est-ce en notre pouvoir ? N’y a-t-il pas des causes trop puissantes, nous empêchant de prendre en main notre vie présente et à venir ? Kery James ignore un déterminisme bien plus profond qui agit au cœur des pratiques individuelles et collective, celui que Bourdieu a nommé l’habitus. Dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972), Pierre Bourdieu définit l’habitus comme « une loi immanente, déposée en chaque agent par la prime éducation ». Celui-ci définit des préférences individuelles et contribue à former un sens pratique, c’est-à-dire une manière d’appréhender les évènements, les dispositions à penser et à agir d’une façon bien précise. Il y aurait au fond un déterminisme de fait, et les statistiques ne font que donner raison à la reproduction sociale. Cet état de fait doit-il nous empêcher de lutter contre lui ? Pour pouvoir se défaire de ses chaînes, il ne faut pas le nier, au contraire il faut en prendre acte et, sinon agir librement, du moins tout mettre en œuvre pour. Le rap de Kery James invite à transcender son milieu social d’origine, à dérouter la voie tracée d’avance. Autrement dit, nous pourrions l’appeler « le rap du transclasse » [3].

 

© MARGOT PETRO


NOTES :

[1] Épictète, Le Manuel, I.

[2] Arendt, H. (1972b). Le système totalitaire, traduit de l’américain par J.-L. Bourget, R. Davreu et P. Lévy, Paris, Seuil.

[3] Bien que ce terme recouvre de nombreuses illusions. À ce titre, voir Jaquet Chantal, Les transclasses ou la non-reproduction, Paris, PUF, 2014, 240 p.


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