DE ORPHÉE À AUTRUI : L’AMOUR COMME VISAGE DE LA FINITUDE HUMAINE


Le substantif « amour » signifie ce sentiment profond éprouvé par un être pour un autre. Il exprime un état profond, le plus souvent ineffable et donc, laborieux à définir par soi-même. Toutefois, dans tous les moments où l’amour semble se dégager comme l’écho à travers un tunnel, il se manifeste comme une affection, un pont sensible entre l’un et l’autre, un régime de mouvement physiologique s’établissant d’un corps à l’autre.  Étant affectif, son sentiment s’exprime dans une certaine dépendance dans le rapport à l’autre. Outre cette platitude, cette reconnaissance de l’affection comme signifiante de notre dépendance aux rapports sociaux peut nous amener à nous questionner : « Est-ce que l’amour ne serait pas l’une de ces affections qui nous relie tous et toutes ? Qui nous fait reconnaître l’autre comme un semblable ? » Ainsi, il est complexe de ne pas voir l’amour quand on le regarde. Par exemple, quand l’on observe les yeux d’un proche posés sur nous, quand un enfant nous offre une fleur ou dans les lamentations de la perte d’une personne qui nous était chère, etc.  Pour appuyer ce postulat général, nous ferons appel au mythe d’Orphée et à la philosophie rousseauiste. L’objectif sera de comprendre en quoi l’amour est ce pont fragile qui, peut-être, nous relie tous et toutes.

OVIDE ET LE MYTHE, L’AMOUR, REFLET DE L’ÂME :

Pour rappel, le mythe narré par Ovide unit par le mariage le fils du roi de Thrace, Orphée, à la dryade nommée Eurydice. Un coup du sort frappa cette dernière, mordue par un serpent, elle mourut sur le coup. Après s’être longtemps lamentés auprès de toutes les divinités, les chants d’Orphée osèrent s’aventurer au-delà du Ténare, des courants du Styx jusqu’aux portes du monde souterrain. Il erra jusqu’au trône de Proserpine et Pluton, et là, unissant sa voix aux accords de sa lyre, il fit entendre la tristesse de ses jours. Aux accents déchirants de ses plaintes, les ombres pleurèrent, Tantale s’arrêta dans son supplice. Sisyphe s’assit sur sa roche fatale, et même les divinités vengeresses pleurèrent pour la première fois. Ainsi, Eurydice est rendue à Orphée, sous une loi : « Qu’il ne tournera pas ses regards en arrière jusqu’à ce qu’il soit sorti des vallées de l’Averne.[1]» Orphée suivit son désir, se retourna pour observer sa bien-aimée et cette grâce lui fut révoquée.

Il y a quelque chose de troublant dans le déroulement narratif de cette histoire. Ovide, par le biais de son personnage le poète Orphée, va énumérer les nombreux héros, dieux et damnés qui furent affectés par ses pleurs. Dans ce contexte, nous ne sommes pas en présence des peuples de Thrace, des êtres aux passions changeantes, mais devant des créatures élevées dans l’ordre du cosmos et qui, malgré tout, pâtissent de l’état d’Orphée. Ce qui nous laisse supposer que tous et toutes sont assujettis au sentiment amoureux, à sa recherche et à sa perte. Peut-être qu’Ovide souhaitait nous donner l’impression que les différents visages de l’affection, sa joie et sa peine étaient universellement ressentis. Néanmoins, cette première impression doit être mise en lien avec une hypothèse, celle de la position morale de l’auteur vis-à-vis des passions à son époque. En effet, Ovide, grand lecteur de philosophie hellénistique et fréquentant l’école pythagoricienne de la haute société romaine, devait porter un regard dépréciateur sur les feux de la passion[2]. Pour le comprendre, il nous reste les traces aristotéliciennes et helléniques qui dépeignent l’éthique pythagoricienne comme un modèle de vie ascétique et de maîtrise de soi. Manifestement entre chien et loup, le poète romain écrivit l’Art d’aimer où il déclama l’amour par la poésie et en même temps, fit parler son maître à penser, Pythagore, dans certains passages de l’ouvrage desMétamorphose[3]… Cela étant, le poète nous amène explicitement par le mythe d’Orphée à l’échec de l’érotisme et même, à l’échec tout court. Cependant, tout échec n’est qu’une étape vers une victoire prochaine, et dans cette histoire, cette victoire est d’ordre moral. Effectivement, le personnage d’Orphée a été en mesure de prévenir les peuples des dangers de l’affect amoureux et cela, même s’il l’a payé au prix de l’objet de son désir. L’ombre de Pythagore dans son dos, Ovide dépeint par le mythe, la dépendance à l’aimé, son désir sulfureux et sa dangereuse universalité.

LE FÉBRILE BONHEUR ET L’AMOUR :

Ovide nous a amenés à la reconnaissance de l’affect amoureux par tous et toutes et à l’évidente dépendance qui se joue dans ce rapport au bonheur. Au premier abord, la morale de cette histoire paraît péjorative. Orphée, tout héros qu’il est, se retrouva « infirme » de l’affection que lui portait Eurydice. Il était un puissant roi et eut besoin d’assistance jusqu’à la demander tragiquement aux seigneurs des enfers. Il était un excellent rhéteur et fut incapable de bon jugement et se tourna vers l’être aimé au pire des moments. Ces différents traits, portés par le poète, sont les mêmes que ceux énoncés par le philosophe Jean-Jacques Rousseau dans le Livre 2 de l’Émile ou L’Éducation. Ce sont les trois visages de la finitude humaine, la vulnérabilité, la faiblesse et la stupidité qui donnent sens aux trois éducations de l’homme et c’est par celles-ci qu’il peut s’élever vers un bonheur naturel[4]. Hormis le caractère dogmatique de la visée d’une vie « bonne » de cette proposition rousseauiste, l’auteur suisse nous incite à réfléchir sur notre accès à la liberté. Dans le cas où nous porterions, dès la naissance, dans notre condition humaine, les trois visages énoncés plus tôt, alors, notre finitude fixerait le cadre de notre accès au bonheur : « C’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable ; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l’humanité[5]. » En supposant que tout attachement est ainsi le signe d’une insuffisance, si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, on ne songerait pas à s’unir avec eux. Au demeurant, la réalité peut nous paraître tout autre. Il semble que cela soit de cette infirmité que naît notre frêle bonheur. De fil en aiguille, l’amour, cet affect si particulier, serait l’une des caractérisations de cette représentation de la nature humaine. En reprenant les dires d’Ovide, il est le sentiment que tous et toutes reconnaissent en eux-mêmes, où chacun et chacune sont percés à jour, et finalement, ramenés à leur état de dépendance aux autres. De cette façon, l’amour serait le visage que tout le monde porte. Ce masque qui n’en est pas un et qui, quand il est discerné par autrui, amène l’affection en eux, et permet de conscientiser son appel comme un éternel rappel à notre propre condition.

© MATHIEU BOURHIS

[1] Pour aller aux Enfers, Orphée passe par les grottes du Ténare et envisagea de revenir par le lac de l’Averne, aux alentours de Cumes. C’est grâce à cette entrée notamment qu’Énée et Sybille y allèrent.

[2] Dans Les Métamorphoses, Ovide fait dire à Pythagore l’universelle métamorphose et son discours finit sur la renaissance de Troie en Rome

[3] Estèves, Aline, Meyers, Jean, Traditions et innovations dans l’épopée latine de l’antiquité au moyen-âge, Pessac, Ausonius Éditions, 2014.

[4] Dans l’Émile, Rousseau vise un bonheur relatif à une bonne éducation de la raison tournée vers un bonheur simple malgré le monde social et ses troubles.

[5] Rousseau, Jean-Jacques, Œuvres complètes de J.-J. Rousseau. Tome 5, Paris, J. Bry aîné, 1856-1857.


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