JE TE SUIVRAI EN SIBÉRIE


Deux enfants du romantisme. Ils n’en ont pas conscience. Ils sont de leur temps, mais se croient hors du temps. D’où leur ivresse, en ce début d’été, quand Pauline enfin, plaque les Demoncy, fait ses malles et court s’installer aux côtés d’Ivan à l’arrière de sa berline. De leur vie, ils n’ont jamais connu pareille extase. Ils sont deux, désormais, à défier les lois ordinaires du monde, deux à marcher sur les toits.

Ils sont hors du temps, Pauline et Ivan, leur histoire a marqué leur époque, a traversé les années, les siècles, pour parvenir jusqu’à nous ; leur passion, le courage de Pauline et des sept autres dekabristki (femmes décembristes) ont inspiré les plus grands auteurs et poètes du xixe siècle, Pouchkine, Odoïevski, Nekrassov, Dumas…

À son tour, Irène Frain nous conte leur amour ; mais elle s’empare de cette histoire, meilleure qu’un roman, de ce récit de leurs vies qu’elle décide de nous raconter à travers Pauline, cette héroïne, qui écrivit à son amant, un des insurgés décembristes qui avaient comploté de renverser le tsar Nicolas Ier, après qu’il eut été condamné à purger sa peine dans un bagne situé aux confins de la Russie : « Je te suivrai en Sibérie ».

Il lui fallut du courage pour parvenir jusqu’en Sibérie, car les démarches furent fastidieuses et ardues ! Pour y parvenir, elle dut attendrir le cœur du Tsar en personne, celui-là même qui avait condamné son amant aux geôles de la Sibérie.

L’histoire de Pauline est romanesque en diable : cette petite Française, arrivée à Moscou comme simple vendeuse de mode, est digne des grandes héroïnes russes de papier, telle Anna Karénine, à ce petit détail près que son histoire est bien réelle.

Commençons par le début : Pauline Geuble naît en 1800 en Lorraine de parents royalistes. Son enfance est quelque peu mouvementée, marquée principalement par le décès de son père, mort en Espagne où il combattait au sein des troupes napoléoniennes, et par l’emprise de sa mère dont l’ascendance sur la jeune fille n’a aucune limite, jusqu’au jour où celle-ci décide de la fuir, après avoir travaillé pendant plusieurs années en tant que modiste à Paris, pour exercer ce métier en Russie, à Moscou, dans le prestigieux magasin Demoncy.

C’est là qu’elle rencontre le bel Ivan Annenkov, riche héritier d’une famille aristocratique, qui fait partie d’un mouvement de rebelles qu’on appellera plus tard les décembristes, mais cela, elle ne le sait pas quand elle fait sa connaissance, car les insurgés n’ont pas encore projeté l’attentat contre le tsar Nicolas Ier.

L’attentat échoue, les coupables sont démasqués et la peine est prononcée : le bagne en Sibérie !

À ce moment-là, Pauline et Ivan sont amants, mais de mariage il n’y en a point, car il ne pourrait être accepté par MmeAnnenkov, la mère de ce dernier.

Pourtant, lorsque Pauline apprend que les épouses de certains détenus ont projeté de rejoindre leur mari à Tchita, où ils sont incarcérés, elle décide elle aussi de tout faire pour retrouver son amant. Et elle y parviendra, elle fera céder le Tsar en personne qui exigera comme condition sine qua non qu’elle épouse Annenkov, pour autant que ce dernier accepte bien entendu, afin d’être autorisée à se rendre à son tour en Bouriatie.

– Que désirez-vous ?
– Sire, je ne parle pas le russe, je veux implorer la grâce de suivre en exil le criminel d’État Annenkov.
– Ce n’est pas votre patrie, madame. Vous seriez peut-être bien malheureuse.
– Je sais, Sire. Mais je suis prête à tout, je suis mère.

Irène Frain nous dresse, dans ce roman, le portrait d’une femme amoureuse, déterminée, courageuse, passionnante.

Celle qui inspira à Dumas Le Maître d’armes a la force et la volonté de Chimène dans Le Cid de Corneille, mais aussi la passion et le romantisme de Juliette dans Roméo et Juliette de Shakespeare.

Les deux amants ne sont d’ailleurs pas sans rappeler ceux de Vérone, leur passion est aussi définitive quand Ivan écrit à Pauline : « Se rejoindre ou mourir ».

Leur idylle, pour autant que l’on puisse utiliser ce terme pour une histoire d’amour qui se vécut dans le décor d’un bagne sibérien, est aussi enivrante, romantique et passionnante que les plus beaux récits d’amour que l’on connaît : Cléopâtre et Marc Antoine, Tristan et Iseult, Scarlett O’Hara et Rhett Butler, peut-on citer à nouveau les deux amoureux éperdus de Shakespeare ? Car Pauline et Ivan nous évoquent ce couple maudit tant ils affrontent de souffrances et de difficultés.

Il la voit à son tour. Il voudrait la toucher. Au mépris des soldats qui le talonnent, il s’approche.
Dans son français d’un autre temps, il s’impatiente : « Pauline, descends plus vite et donne-moi ta main… » On dirait une vieille chanson.
Elle se précipite. Il tend un bras. Elle aussi.
À l’instant précis où les amants vont s’étreindre – « se rejoindre », selon les termes du serment qu’ils s’étaient fait – un soldat ceinture Ivan et, de tout ce qu’il a de forces, le repousse dans la rue. Ce monde est décidément trop brutal pour l’amour. Pauline s’évanouit.

Pour autant, ce n’est pas la mort qui les réunit, mais le triomphe de l’amour !

L’amour, le vrai, celui que l’on ressent comme un élan de vie !

L’amour, le seul, l’unique, que l’on ne rencontre qu’une seule fois dans une existence.

Celui qui nous fait affronter toutes les épreuves, même l’exil, celui qui fait parcourir une distance incroyable pour l’époque, affronter le froid, le dénuement, la faim, les privations, les punitions imposées par le Tsar…

L’amour qui suffit, qui contente, qui emplit toute une vie, aussi désolée soit-elle ; comme le dit Paul Éluard : « La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur ».

Ivan survit au bagne grâce à l’amour de Pauline ; jour après jour sa présence lui apporte réconfort et courage. Elle ne se contente pas de veiller sur lui, elle contribue à rendre son quotidien plus supportable, notamment quand elle parvient à lui fournir des chaînes plus légères, ou quand, avec les sept autres femmes qui ont suivi leur mari, elle met en place une bibliothèque au sein de la prison, lui donnant accès aux romans qu’il souhaite lire.

Pauline, quant à elle, tire son courage et sa détermination de l’amour qu’elle voue à Ivan mais aussi de celui qu’il lui porte. Jamais sa passion ne faiblit ! On devine, à travers les lignes écrites par Irène Frain, toute l’admiration qu’il avait pour sa femme, au point que, au terme de sa vie, il ne pourra se résoudre à continuer sans elle et ne lui survivra que dix-huit mois.

« Aimer à perdre la raison » comme le chante Jean Ferrat ; oui, c’est bien cela, il y a de la déraison dans cette passion folle qui conduit au bout du monde, aux confins de la Russie, pour un élan amoureux de quelques mois à peine et qui, pourtant, s’épanouira dans une terre aride, donnera des fleurs et des fruits, des ailes aussi pour s’évader en pensée au-delà des quatre murs d’une prison, de l’espoir pour tenir jusqu’au jour de la liberté, trente ans plus tard, du respect et de l’harmonie jusqu’à la fin de leur vie.

C’est une histoire d’amour, plus belle qu’une pièce de théâtre : « Ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter » disait Shakespeare dans Roméo et Juliette ; Pauline a osé tout tenter et son amour a triomphé, même du bagne, même de l’exil, de la colère du Tsar même !

Et même du temps !

Car Pauline et Ivan, leur amour, ont survécu au-delà des années. Ils continuent d’inspirer… À Tchita ils ont même une statue à leur effigie et les jeunes couples épris viennent accrocher des cadenas d’amour sur le banc qui jouxte le bronze.

Au nom de l’amour, ils sont entrés dans l’Histoire, dans la littérature, dans la postérité !

Irène Frain sur l’île de Tromelin, le 17 mai 2007

Irène Frain, Je te suivrai en Sibérie, éditions J’ai Lu, paru le 1er septembre 2021, 480 pages, 8,50 € (initialement publié par les éditions Paulsen, le 19 septembre 2019).

© CHARLOTTE LEBECQ @read_to_be_wild


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