LES RÉCITS CYBERPUNKS : PRÉFIGURATION ET DÉVOILEMENT ?


Les paysages nocturnes et néons qui offraient une vision extralucide de la ville futuriste dans le style et l’esthétique des années 1960, 1980 et même 1990 semblent bien loin de la réalité, en ce début d’année 2024.

Le passage du xixe au xxe siècle a constitué une étape de grandes et profondes transformations, tant sur le plan économique que social. Le progrès est vite apparu comme essentiel au développement des sociétés : la technologie et son essor devaient mener à une nouvelle ère, une sorte d’idéal utopique, alors que le prolétariat, issu de la révolution industrielle de la fin du xviiie siècle, espérait une révolution sociale. Toutefois, les prétendus bienfaits de l’innovation technologique confrontés aux difficultés à enrayer les inégalités sociales ont conduit à une dichotomie très marquée entre le pendant de la modernité et le besoin de pallier les inégalités entre les individus. À la fin du xviiie siècle, l’émergence du « capitalisme moderne »[1] conduit à une croissance significative des villes et à un exode rural menant les gens des campagnes vers les lieux de concentration des activités et des pouvoirs (les villes, et dans les années 1990, les métropoles). L’ère de la modernité et de la hightech ambiante à travers le monde (et particulièrement dans les pays du Nord[2]), corrélée au développement de ces territoires et à l’amélioration des conditions de vie, mène à l’essor et au développement d’une société de consommation basée sur la stimulation systématique d’un désir de profiter des biens de consommation et de services de façon toujours plus importante.

Mais qu’on se le dise, un tel changement de paradigme ne pouvait espérer s’immiscer dans la vie des gens sans être à l’origine d’une certaine appréhension de l’avenir, vis-à-vis du changement, comme c’est souvent le cas. Nombreux sont ceux dont les récits ont permis d’entrevoir le potentiel devenir des villes, aliénantes et effrayantes, que le progrès et la modernité auraient indéniablement stimulé. Ce contexte a permis de relancer le mouvement cyberpunk[3] de la science-fiction dont l’esthétique s’est vue renouvelée dans le courant des années 1980, « avec un mélange expressif de haute technologie, de délinquance sociale et de néo-féodalisme économique dans des environnements très souvent urbanisés »[4].

UNE URBANITÉ TECHNOLOGISÉE ET UN ACCROISSEMENT DES INÉGALITÉS

Des auteurs comme Mike Davis et Roger Burrows, à la fin du xxe siècle, ont tenté d’envisager le courant cyberpunk comme une forme de théorie sociale en lien avec les questions urbaines. La fiction, à laquelle le recours est loin d’être anodin dans le domaine des sciences, a pu être considérée comme une forme d’anticipation – ou de projection – permettant d’en faire une sorte de laboratoire expérimental « susceptible de nourrir l’imagination en sciences humaines et sociales, notamment sur les dynamiques urbaines et le futur des villes »[5]. Elle permet d’imaginer des sociétés en proie aux technologies en créant des espaces d’expérimentations d’une urbanité technologisée[6]. Les visions cyberpunks « montraient les réagencements entrainés par la densification technique des conditions d’existence individuelles et collectives »[7]. Les espaces urbains qu’on y voit apparaître sont soumis à une artificialité croissante : la nature est balayée d’un revers de main pour ne laisser place qu’à un monde hyper peuplé où la haute technologie (hightech) est prépondérante. À noter que les spéculations sur le devenir des technologies dans l’espace urbain ne sont pas les seules visées des récits cyberpunks. Bien souvent, ces derniers gravitent autour d’un rapport de force entre ceux qui détiennent le pouvoir (dominants) et ceux qui y sont soumis (dominés), à l’exemple de bon nombre d’ouvrages : La Ferme des animaux de George Orwell, La Servante écarlate de Margaret Atwood ou bien encore, Les Monades urbaines de Robert Silverberg. Les contestations de l’ordre établi sont souvent réprimées dans la violence et permettent, de fait, de rendre compte des potentiels effets d’une règlementation ou d’une législation trop restrictive, voire liberticide.

En somme, les problèmes – sociaux, économiques, culturels, ethniques, etc. – rencontrés dans la société d’aujourd’hui sont poussés à leur paroxysme dans les écrits dystopiques du cyberpunk. Pour autant, l’orientation des écrits et les angles adoptés dépendent nécessairement des points de vue des auteurs. Cela implique un report des biais personnels dans des écrits pouvant s’apparenter à des non-lieux des sciences humaines et sociales. Ainsi, l’expérience propre des auteurs, leurs opinions et leur vécu influent immanquablement sur les perspectives entrevues de la ville du futur.

Quel sera le modèle de la ville de demain ?

Quelle place pour les technologies ? Les hommes, futurs esclaves des machines ?

L’intelligence artificielle au service de l’intérêt général ?

SPÉCULER SUR LES DÉRIVES POSSIBLES DES OUTILS D’AUJOURD’HUI

Quoi qu’il en soit, comme l’évoquait Baruch Spinoza[8], rien n’existe en vue d’un but ou d’une finalité supérieure, et rien, considéré isolément, n’est meilleur ou pire que n’importe quelle autre chose. Tout ce qui est est, tout simplement. En l’occurrence, rien n’est bien ou mal en soi – ni la nature dans son ensemble, ni rien dans la nature. De cette façon, il nous faut fatalement considérer que la peur suscitée par la technologie et sa démocratisation relève davantage d’une crainte de l’usage que l’on en ferait, que d’une crainte de la technologie en elle-même. Si les hommes sont suspicieux à son égard, c’est parce qu’elle s’aventure au-delà des frontières du communément admis, certes, mais c’est sûrement, et avant tout, parce qu’il n’y a rien de moins certain que les ambitions d’un être humain. La quête du pouvoir, la recherche de monopole, l’assouvissement de désirs sexuels, etc. sont autant d’aspirations dangereuses pour le bien commun. L’outil n’est rien en soi, seulement il aide à l’achèvement d’une quête, quelle qu’elle soit.

Par conséquent, qu’il s’agisse d’une fiction importe peu dans les visées finales de l’exercice. Cette sorte d’expérience de pensée permet d’imaginer l’avenir de nos espaces de vie en exacerbant les travers de la société actuelle. Et là n’est pas vraiment le problème : mettre en évidence le côté négatif des choses est endémique de l’histoire de l’humanité. Le besoin de survivre pour faire perdurer l’espèce a conduit à porter attention aux potentiels dangers : animaux sauvages, plantes toxiques, conditions climatiques, etc. La dystopie tient peut-être encore un peu de cela – dans une dynamique prospective. À l’inverse, l’utopie est peut-être moins évidente pour les individus : rares sont les moments où tout se déroule comme cela était initialement prévu. Enfin, si les récits pessimistes sur l’avenir de la société – et in fine, de l’humanité – sont parlants, c’est sans doute parce qu’ils permettent aux individus de se faire à l’idée que les choses pourraient se détériorer. Certains auteurs parlent même de « résilience » pour évoquer les capacités des individus à s’adapter et à faire face à un choc (traumatisme, catastrophe naturelle, dérive idéologique) s’ils ont entrevu et commencé à imaginer leur vie selon les récits évoqués.

Vous l’aurez compris, rien n’est moins certain que l’avenir, mais la spéculation par l’imagination est une première tentative d’appréhension pour s’adapter et avancer dans son temps.

© CAMILLE GOLUNSKI


[1] Weber emploie le terme « capitalisme moderne » « pour caractériser la recherche rationnelle et systématique du profit par l’exercice d’une profession ». Sa diffusion à travers le monde est permise par l’apparition de nouvelles pratiques et valeurs : l’épargne, la conscience professionnelle, le mérite, etc.

[2] À la suite d’un rapport de l’ex-chancelier allemand Willy Brandt, en 1980, on a vu apparaître une « limite Nord-Sud » dans le contexte de la guerre froide. W. Brandt alertait sur les potentiels écarts de développement entre un « Nord » – les pays développés – et un « Sud » – les pays anciennement « Tiers Monde » ou « pays sous-développés ».

[3] Le mouvement cyberpunk est un sous-genre de la science-fiction dans un futur proche. Il exacerbe le développement technologique ainsi que les problèmes sociaux contemporains (pollution, inégalités sociales, famine, etc.). Il s’illustre très souvent dans un monde dystopique – autrement dit, chaotique.

[4] Rumpala, Y. (2022). Représenter le possible devenir de la ville technocapitaliste ? Retour sur l’imaginaire urbain du cyberpunk. Espaces et sociétés, 184-185, 239-256. https://doi.org/10.3917/esp.184.0239

[5] BARRÈRE, Anne, MARTUCCELLI, Danilo. Le roman comme laboratoire. De la connaissance littéraire à l’imagination sociologique. Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2009.

[6] L’urbanité est l’ensemble des éléments qui composent la vie sociale urbaine (interactions sociales, activités de loisir, appropriation spatiale, etc.). Une urbanité technologisée renvoie à ce même ensemble où la technologie occuperait une place prédominante et irait même jusqu’à régir intégralement la vie des individus.

[7] Ibid.

[8] SPINOZA, Baruch. Éthique. 1677.

 

Correctrice : Julie Poirier


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *