À CRU

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À la même heure, alors que les provinces de France avaient perdu depuis deux décennies déjà leurs noms historiques pour gagner ceux, plus poreux et inquiétamment mal délimités, de régions administratives, un ancien neurologue nommé Anatole Antonin, exilé volontaire dans le coin sud-ouest d’un département presque carré au milieu de la diagonale du vide, laissait échapper les premiers signes de sa singulière découverte. Effectuée lors de la quatorzième année qui suivit son départ en retraite de l’hôpital de Dijon, elle allait l’éloigner avec violence de l’étude des plantes sauvages comestibles, autrement appelée ethnobotanique par les néo-jardiniers, passion contractée dans l’enfance puis devenue une véritable obsession à laquelle il avait prévu de consacrer la fin lente de sa vie.

Du jour au lendemain, pourtant, il avait abandonné récolte, quête, cueillette et herbiers au moment précis où, pour la cinquième fois en deux jours — ou peut-être trois, mais un décompte rigoureux n’apporterait rien — avait fondu sur la pointe de sa langue la dénomination exacte des circonvolutions du gyrus denté à l’endroit où elles rencontrent le subiculum dans le cœur du cerveau — connaissance basique de n’importe quel carabin de première année. Comment un tel mauvais tour pouvait-il l’atteindre, lui ? Impensable.

Un autre — pauvre ignorant ! — que le grand professeur aurait cru perdre la mémoire.

Anatole Antonin, esprit plus lucide et plus ouvert à tous les vents que la moyenne de ses congénères, se planta devant la coupe longitudinale jaunie du lobe temporal médian annotée de sa main, du moins celle de l’étudiant qu’il avait été à la faculté de médecine de Montpellier, avec un stylo de la marque Bic qu’on venait à cette lointaine époque, il s’en souvenait avec une netteté anormale, de doter d’une bille en carbure de tungstène, et attrapa la situation par le juste bout, invisible de tous jusqu’alors, y compris de lui-même, la languette de l’ouverture facile tant cherchée qui fait le tour du paquet de biscuits, la révélation qui donne la clef du fameux mystère de la vie.

Il s’en saisit et par ce geste déchira le voile d’ignorance comme une évidence si évidente qu’elle avait mis des décennies à se lever dans son entendement ; car la vérité, qu’on le veuille ou non, telle qu’elle l’éclaira avec l’acuité d’un soleil arctique après de longs mois d’obscurité, éteignant toute réminiscence de l’ombre et effaçant le nom même du phénomène nocturne, la voici : implantation de souvenirs, involontaire et quotidienne !

Des odeurs d’événements, des sons, des schémas, et des rires aussi charnus et annelés que des chenilles de sensations peuplaient l’air du jour, répandus en vastes nappes mémorielles, en couches épaisses où pataugeaient les membres de notre espèce — fortuits et perturbants mais non nuls existaient les échanges avec d’autres espèces — puis, la nuit venue, s’entortillaient autour de parfums et de gestes pendant les rêves des dormeurs innocents avant, pile au moment du réveil, de se figer en configurations jamais expérimentées, dans un jeu d’« un-deux-trois-soleil » psychique, définissant ainsi les désirs, les valeurs, les dégoûts et les références mais surtout le passé du porteur inconscient de ce gavage et devenu outre remplie des souvenirs flottants rapiécés « de second esprit » comme on dit « de seconde main », d’occasion, donc, dans un ensemble chatoyant à la cohérence étonnante entre congénères, et ignorée, sauf des somnambules qu’on surprenait, chargés de réminiscences inconnues, sur le point de gagner leur nouvelle maisonnée à pied par les corniches, et qui, d’ailleurs, la prenaient parfois en défaut, cette belle cohérence, ou par les images mentales raccrochées par un seul coin à demi cousu, générateur de pugilat verbal en pleine journée — … non, c’était moi qui… Ah, non, c’était toi ! C’est ce que je dis ! — sans jamais, notez-le bien, être remises en question, et pourquoi donc ? Sans doute sous l’effet de l’aveuglement bienheureux qui chapeaute cet ensemble renouvelé à l’aurore des yeux ouverts et que nous nommons, non sans une certaine satisfaction, moi.

— Du vent, tout ça !

Anatole Antonin n’était pas, ne serait jamais et refusait avec hauteur d’être une outre pleine d’autrui et chassait le dieu joufflu Éole à coups de moulinets tandis qu’il herborisait dans la forêt, à pied le long des routes, dans son jardin ou parfois au supermarché où, d’ailleurs, depuis sa découverte incomprise (comme celles de tous les génies, ne nous leurrons pas), il s’isolait plutôt, cherchant un lieu où les nappes engluantes s’étioleraient enfin. Un seul havre suffirait, du moins l’espérait-il, pour les amincir, les fluidifier comme des glaires sous l’influence mucolytique de l’acétylcystéine, leur botter la texture et l’effluve et les dissoudre au point de ne laisser d’un jour sur l’autre que lui en lui, alors il persistait, errant entre les dolmens de Carnac, les ruines du temple de Mercure au sommet du puy de Dôme, les rochers de la pointe du Raz, le fond du gouffre de Padirac, mais comme elles résistaient, les pestes de nappes !

Abandonner ? Jamais !

Et il le découvrit, cet abri, entre les arbres du Morvan bourguignon, dans l’air serein et chargé d’oxygène rieur expiré par les chênes, puis l’expérience venant, il en dénicha d’autres, sous les platanes de la place du marché, ou en plaquant le cœur et l’oreille contre les châtaigniers du bois sombre au bas de son jardin, un peu en pente, situé en bordure du bien nommé petit village de Feuilles.

Loin des nappes, les mots de seconde main, étrangers à lui, se désagrégèrent les premiers, à toute vitesse mais encore trop lentement pour son soi haletant et surtout pour sa hâte de se confronter à ce qu’il était tel qu’en lui-même, libéré de cette mascarade de bric-à-brac accumulé contre son gré, lui qui, en y réfléchissant, n’avait jamais donné son accord pour retenir les slogans d’un dentifrice ni la chanson du couscous en boîte, pas plus que la manière de démonter, graisser et remonter un fusil d’assaut, ni les maximes de La Rochefoucauld, ni la table de huit, ni, en vérité, toutes les histoires sordides que sa fille (mais était-elle bien la sienne ?), grande lectrice de ce magazine aux photos prometteuses de sang, répandait en poignées généreuses dans les nappes mémorielles où il ramait à contre-courant, mais peu importait, car la fin du calvaire à la pointe du Golgotha approchait, et heureusement !

Ses réminiscences matinales l’encoléraient désormais avec une vigueur plus enracinée chaque fois dans son sternum rigide et protecteur.

Quand il commença (enfin !) à buter sur les diminutifs câlins des proches très proches, l’œil brillant d’impatience de perdre encore plus ses moyens, sa joie déborda, et l’extase vraie le saisit lorsqu’il désigna du doigt les objets dont le nom s’était effacé malgré ses efforts. N’allez pas croire qu’il feignait, cette seule pensée l’aurait couvert de boue et roulé dans les graviers acérés, au contraire, il s’acharnait à fouiner avec ses grosses pattes au cuir épais dans les recoins de ses labyrinthes mentaux, ceux dans lesquels on range tout un bazar digne des réserves d’un brocanteur des puces peu soigneux, pour retrouver le mot, l’image, l’idée, l’odeur — tenaces, les odeurs, mais il en venait à bout — qui convenait à la situation, sa persévérance ahanant seulement devant sa mémoire musculaire, insérée ou plutôt tressée entre ses fibres longues et ses tendons au bord de la fusion, car rien n’arrêtait les mouvements d’une précision écœurante de ses propres doigts dès qu’ils se posaient sur les touches du piano dans le salon de la maison de repos où il avait atterri ; alors, à bout de nerfs — il nous faut imaginer ses entêtements quotidiens et heureux vers l’oubli —, il cédait à la rage qui recroquevillait sa main en un poing si discordant qu’une multitude de bras emmanchés de blanc jaillissaient pour le calmer malgré lui à coups de banderilles. Ses larmes tombaient sur l’ébène et l’ivoire.

Malgré ces petites contrariétés, il progressait, s’extirpant à chaque pas de la vase anthracite du souvenir sans s’y renfoncer au-delà du genou, désapprenant jusqu’à l’existence de Jeanne si morte, de sa tombe, de son visage, de son rire, de toutes ces évocations fallacieuses inculquées par les nappes et destinées — la certitude s’ancrait en lui — à le séparer de lui-même, à masquer celui qu’il était dans sa vérité aussi crue qu’une vache affalée dans un pré, mâchant de droite à gauche, pleinement elle-même, elle, et imperméable aux effluves mémoriels étouffant l’authentique Anatole, couche par couche, pendant des années d’errance et de fausseté.

Quand un matin, alors qu’il recrachait des rêves nauséeux entre tangage et roulis, les nappes s’enfuirent si loin de lui qu’elles emportèrent son prénom — la victoire qu’il n’espérait plus ! —, même s’il ne savait plus pourquoi il devait s’en réjouir ni comment, il s’arqua sur ses draps en une danse de la joie aux coudes levés, le reste de son corps s’obstinant à demeurer de bois, et sourit avec tant d’éclat que ses congénères en blanc le complimentèrent sur la régularité de ses dents, l’aidèrent à quitter son lit pour son fauteuil ambulant et l’emmenèrent dans l’allée de verdure où le vent agitait des branches également sans nom et des fleurs sans nom non plus et déchiquetait tout résidu de nappe à grands coups rasants.

Ainsi devint-il lui-même. Sans rien. Motte de chair posée sur la mousse d’un monde neuf, jamais senti, sans cesse à découvrir.

Libre.

Alors, les pyracanthas de la haie lui parlent sans mots. Sans empreinte. Le dit des pétales entre les toiles d’araignées. Comme il écoute !

À la même heure, les autres le laissent au fond de l’allée sous le tilleul argenté, et les oiseaux pépient avec lui en sautillant contre le ciel, compagnons de son rire pur.

 

© CLAIRE GARAND

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