LENT COMME L’ESCARGOT, RAPIDE COMME UN GUÉPARD, N’Y A-T-IL PAS UN TEMPS À SOI ?


Les discussions actuelles autour du transhumanisme peuvent nous inspirer à penser l’être vivant comme une « bio-machine ». Or, ce qui est une machine est du domaine de l’objet avec des usages, dit autrement, ni un sujet, ni une fin, seulement un moyen en vue d’une fin. Considérer ainsi l’être vivant, c’est le réduire à l’état de moyen potentiel en vue d’une fin implicite, celle d’un sujet, le plus souvent, l’Homme. Ces théories réductionnistes et techniciennes[1]du vivant ne sont pas loin de supposer que l’animal serait un assemblage d’outils mécaniques d’usage et de perceptions spécifiques. Le tout fonctionnant via un poste de contrôle exerçant une fonction vitale. Penser l’être exclusivement à travers le prisme de mécanismes plastiques et de dynamiques rigides, c’est peut-être en retirer l’essentiel [2]: « À savoir le sujet, celui qui se sert des moyens, perçoit avec eux et agit avec eux. »[3] Quand on ne rapièce pas la théorisation des qualités des organes perceptifs et moteurs des animaux, la notion de sujet réapparaît et, de fil en aiguille, ses activités principales : agir et percevoir. Reconsidérer comme essentiel que tous les sujets-animaux « perçoivent », c’est aussi saisir qu’ils se construisent avec et dans ce monde perceptif et actantiel[4] qui est le leur. 

Ces considérations font jaillir la notion d’une unité close et propre au sujet que le philosophe Jakob von Uexküll nomme « milieu ». Pour cet éthologiste, ces milieux sont aussi variés que le sont les animaux ; ainsi, ils offrent d’autres espaces et temps : « Nous nous berçons trop facilement de l’illusion que les relations que le sujet d’un autre milieu entretient avec les choses de son milieu se déroulent seulement dans le même espace et le même temps que notre milieu d’humain. »[5] Et c’est cela qui nous questionne : est-il possible d’imaginer que le sujet domine le temps de son milieu ? Pour l’exprimer autrement, y aurait-il une primauté du sujet sur le temps ? Peut-être que l’étude des comportements de l’escargot et de la tique pourrait nous en apprendre plus à ce sujet…

LE TEMPS DE L’ESCARGOT

Le premier biologiste à mettre en avant cette appréciation du temps est Karl Ernst von Baer. Il met en évidence que le temps serait une production du sujet. D’après son hypothèse, il faudrait le considérer comme une succession d’instants expérimentés dans une même période par un sujet et qui changent donc d’un milieu à un autre. Cette notion d’instant serait la dernière unité perceptive. Autrement dit, le plus petit contenant perceptif indivisible. Communément, pour le sens de la vision, nous pouvons appeler cela une image, un signal perceptif instantané[6]. Pour l’être humain, c’est le cinéma qui donne la voie vers son temps perceptif. À l’écran, les images se succèdent à intervalles saccadés d’un dix-huitième de seconde. C’est la durée de nos instants. Le processus est simple : si nous ralentissons cette dynamique en recevant un trop grand nombre d’images par seconde, tout paraîtra lent, et si nous l’accélérons, nous en recevrons trop peu et tout nous semblera rapide. Nous pouvons faire cette expérience en observant les ailes d’un oiseau colibri ou les pales d’un hélicoptère. Ces deux types d’ailes métalliques et vivantes peuvent nous sembler à l’arrêt, à cause de leur vitesse trop grande pour notre milieu. Cette première hypothèse soulève des questions : y a-t-il des animaux dont le temps perceptif contient bien plus d’instants plus courts ou plus longs que les nôtres ? Par conséquent, leur milieu contient-il des mouvements qui se déroulent plus vite ou moins vite que les nôtres ?

À titre d’exemple, prenons l’expérience de Uexküll sur l’escargot de Bourgogne. Il pose l’animal sur une balle qui repose sur de l’eau de façon à pouvoir déployer un mouvement continu sans qu’il puisse en tomber. Il en retient la coquille délicatement à l’aide d’une pince afin qu’il reste dans le même axe, et lui présente à son pied un bout de bâton. Deux cas de figure sont possibles dans l’interaction avec l’objet : Soit nous bougeons le bâton moins de trois coups par seconde, auquel cas l’escargot se détourne, car il lui semble être en mouvement. Soit nous le bougeons plus de quatre fois par seconde, auquel cas l’escargot s’avance vers lui avec pour objectif de grimper dessus. Dans le second cas, dans le milieu de l’escargot, une baguette en bois qui avance et recule plus de quatre fois par seconde paraît déjà au repos. Nous pouvons en déduire que tous les processus de mouvements se développent bien plus vite dans le milieu de l’escargot que dans le nôtre. Du même coup, il nous faut imaginer que les mouvements de l’escargot se déroulent aussi vite dans son milieu que les nôtres se déroulent pour nous, à notre hauteur perceptive.

LE TEMPS DE LA TIQUE

À l’institut zoologique de Rostock, des chercheurs peu regardants quant à l’éthique animale ont maintenu en vie des tiques sans leur donner à manger. De ce point de vue, il se trouve que ces animaux sont bâtis pour de grandes périodes de jeûne et c’est ce sur quoi ces chercheurs se sont basés pour créer leur expérience. Le milieu de la tique est simple par rapport à celui d’autres animaux. Elle ne répond qu’à trois signaux perceptifs : le toucher, la chaleur et l’acide butyrique qui s’échappe de la peau des animaux à sang chaud[7]. La femelle fécondée n’a qu’un but qui se décompose ainsi : se poser en hauteur sur un objet d’où elle sera sensible à la variation de température environnante, sentir l’acide butyrique d’un mammifère en contrebas, se laisser tomber sur lui, à l’aide du toucher et de la température, saisir un lieu pour y perforer la membrane afin de nourrir ses œufs, tomber, puis mourir. Son cercle fonctionnel est simple, monter, attendre, tomber, perforer, se nourrir, mourir. Cette intelligence de la certitude[8], couplée à un milieu simple à appréhender, a poussé les chercheurs de l’institut de Rostock à les laisser dans un environnement sans stimuli sensibles : pas de température discontinue dans la pièce, pas de mammifères, etc. Ces dernières y sont restées, vivantes, à attendre pendant dix-huit ans. Pour nous, humains, il est impossible de nous figurer ceci. Comme nous l’avons dit auparavant, notre temps humain est constitué d’une succession d’instants, des périodes brèves où notre monde ne montre aucun changement, et cela à l’échelle d’un dix-huitième de seconde. Pour le milieu de la tique, cet instant a duré dix-huit ans. Elle a supporté un milieu sans changements perçus, un temps sans rien. Est-ce que ce temps s’apparente à une forme de sommeil ? Un coma perceptif ? Comment se fait-il qu’après dix-huit ans d’attente, cette dernière saute sans attendre, sans sursaut, sur le premier mammifère qui finit par passer ? Que comprendre de cette situation ? Le temps comme modèle immuable est-il dominé par le sujet ou seulement son contenu changeant ? Pour citer le physiologiste sur cette énigme du rapport du sujet à la temporalité : « Sans le temps, il ne peut y avoir aucun sujet vivant, nous devrions dire dorénavant : sans un sujet vivant, il ne peut y avoir aucun temps. »[9]

© MATHIEU BOURHIS
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[1] Nous faisons référence aux théories physicalistes de Putnam, de Nagel ou encore, concernant le sujet de l’animal, du plus connu dans l’histoire, René Descartes, dans la partie 5 du Discours de la méthode.

[2]Essence : « emprunté du latin essentia, « nature d’une chose », dérivé du verbe esse, « être ». » (Dictionnaire de l’Académie française).

[3] VON UEXKÜLL, Jakob. Milieu animal et milieu humain. Bibliothèque Rivages, 1926, p. 26.

[4] Ibid., p. 27. Référence à l’espace de tridimensionnalité de Cyon : pour l’être humain, l’espace actantiel est par exemple l’espace que l’on qualifie avec exactitude de nos bras qui se déplacent librement. C’est l’ampleur et les directions connues de notre mouvement. Toutefois, l’espace actantiel n’est pas seulement constitué de mille pas directionnels entrecroisés, il est dominé par un système de plans perpendiculairement disposés entre eux, servant de système de coordonnées pour la détermination spatiale.

[5]Ibid., p. 49.

[6] Par exemple, pour le milieu de l’être humain, dix-huit vibrations de l’air ne sont pas distinguées, mais entendues comme un son unique, ce qui n’est pas sans rappeler le thème des petites perceptions chez le philosophe Leibniz. De même, il a été montré que l’être humain ressent dix-huit coups sur sa peau au même endroit comme une pression constante.

[7] Dans le début de sa vie, la tique répond aussi à des signaux perceptifs d’animaux à sang froid, tels le lézard, le serpent, etc. Ce n’est qu’à l’âge adulte, après de nombreuses mues, une fois ses organes génitaux formés, qu’elle se consacre à la chasse aux animaux à sang chaud. À ce stade, elle est précisément attirée par la faible odeur de l’acide butyrique qui se dégage des follicules sébacés des mammifères.

[8] À l’inverse des propositions phénoménologiques d’Heidegger où le jugement de valeur existe – « l’animal est pauvre en monde » –, Uexküll propose de ne pas glisser vers la valeur pour questionner le degré d’intelligence d’un animal. L’auteur pense à considérer la richesse d’une intelligence non pas à travers sa complexité factuelle, mais plutôt à travers le degré de certitude opératoire que possède cette dernière. La certitude n’est-elle pas plus importante que la richesse dans le milieu animal ?

[9] Ibid., p. 45.

Correction : JULIE POIRIER @correctrice_point_final


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