L’ILLUSION DE L’HOMOSEXUALITE : PETITE HISTOIRE D’UN CONCEPT


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L’homosexualité dans l’Antiquité n’existe pas. Voilà une drôle d’affirmation qui en fera bondir plus d’un. Et pourtant, si l’on postule aujourd’hui avec une certaine évidence la construction sociologique du genre, il faut aussi considérer que l’opposition frontale entre homosexualité et hétérosexualité sont construites également.

Pour trouver une trace du terme désignant l’homosexualité, il faut remonter en Allemagne en 1869. Le mot « homosexuel »  est forgé pour la première fois par l’écrivain Karl-Maria Kertbeny, en associant la racine grecque homo– (semblable) et la racine latine sexualis (sexuel).

Est-ce pour autant que le concept est inventé ? Rien n’est moins sûr. Le mot désignant l’hétérosexualité ne va pas de soi et n’apparaîtra, encore une fois, dans les articles de ce même Kertbeny, qu’en 1892. Initialement, l’homosexualité est associée à un contexte psychologique et clinique. Au même titre que l’hétérosexualité qui désigne une passion sexuelle morbide pour le sexe opposé, l’homosexualité désigne un désir morbide excessif pour le même sexe.  

C’est bien l’idée d’excès qui doit attirer notre attention. En effet, l’Allemagne de cette époque est pétrie à la fois de psychanalyse et de culture antique. Le fameux passage de Platon dans le Banquet dans lequel il est question du mythe de l’androgyne est souvent réduit à son expression la plus simple : Zeus a divisé les androgynes et les mortels recherchent leurs moitiés. On oublie bien souvent deux éléments quand on lit ce passage : 

  1. Il s’agit pour les mortels de retrouver leur moitié, peu importe leur sexe (l’homosexualité masculine ne prime pas sur la féminine).
  2. L’excès de désir est également condamnable selon la pensée de Platon puisqu’il s’agit d’un excès de désir matériel (en grec, epithumia).

C’est à cette époque que se construit petit à petit le concept moderne de l’homosexualité fondé sur une superposition de constructions théoriques : 

  1. Tout d’abord, le diagnostic clinique (héritée de la perception du XIXe siècle). Une personne peut être considérée comme homosexuelle sans que la sexualité n’intervienne tant qu’une dysphorie ou une altération du genre est perçue et comprise comme une preuve pathologique (par exemple, le travestissement ou des comportements qui ne conviennent pas aux stéréotypes masculins).
  2. Ensuite, le point de vue psychanalytique influence beaucoup la construction de la catégorie puisqu’elle postule que le désir pour le même sexe n’est pas inscrit dans une opposition frontale entre deux catégories.
  3. Enfin, la perception sociologique des pratiques sexuelles associées dans l’imaginaire sont perçues comme perverses au sens étymologique (pervertere), la pratique n’est pas le chemin édicté par la morale et la pratique de reproduction. 

C’est donc au carrefour de ces trois conceptions essentiellement que nous construisons notre définition de l’homosexualité. Dans son ouvrage L’homosexualité féminine dans l’Antiquité grecque et romaine, Sandra Boehringer, historienne de l’Antiquité,  démontre que les pratiques sexuelles étaient perçues et évaluées selon des critères différents de ceux d’aujourd’hui, tels que le statut social, l’âge, ou le rôle actif/passif dans la relation. L’orientation sexuelle en tant qu’identité n’était pas un concept pertinent, il s’agit donc de déconstruire ces idées reçues, mais aussi de mettre en avant la diversité des relations possibles à cette époque. 

Il n’existe pas dans l’Antiquité de catégorie dont le seul critère est d’être attiré par une personne du même sexe qu’eux ou non. 

Dans l’Histoire de la Sexualité, Michel Foucault rend bien compte de cette évolution. Avant le XIXe siècle, les actes et la catégorisation sont deux choses distinctes. Par exemple, on juge la sodomie du point de vue juridique avant le XIXe siècle. On ne juge pas l’acte comme faisant partie d’une orientation sexuelle ni comme faisant partie d’un tout, d’une identité, d’une façon de vivre.

Notre société, par rapport à la société antique, mêle notre identité et notre sexualité, ce qui n’était pas du tout le cas pour les Anciens. Pour citer Sandra Boehringer, « il n’exist[ait] pas de lesbiennes, ni de gays, pas plus qu’il n’exist[ait] d’hétérosexuels. » 

Mais alors de quel amour parle-t-on ? 

 

FORMES D’HOMOSEXUALITE DANS L’ANTIQUITE

 

Dans la Grèce antique, l’amour entre hommes adultes et adolescents (pédérastie) était considéré comme une forme noble d’amour et d’éducation, à condition de respecter certaines règles sociales. Cette relation était valorisée pour son aspect pédagogique et son rôle dans la formation des citoyens.

 

La poétesse grecque Sappho de Lesbos qui a célébré l’amour entre femmes dans ses poèmes, créant un véritable genre littéraire, s’inscrit dans une démarche similaire. Ses œuvres témoignent de la diversité des relations amoureuses et de l’importance de l’expression des sentiments dans la culture antique. La pédérastie était donc une institution sociale et éducative bien établie, surtout dans des cités comme Athènes, Sparte et Thèbes. Tout d’abord, la pratique est sociale et organisée autour d’une structure bien définie.

Un homme adulte, généralement âgé d’au moins 20 ans, jouait le rôle de mentor ( qu’on appelait éraste — ἐραστής). Il était responsable d’enseigner au jeune garçon (éromène) les valeurs civiques, les compétences militaires, les arts et surtout de l’intégrer dans la vie de la cité et aux réunions entre hommes. L’adolescent (appelé éromène (ἐρώμενος)), souvent âgé de 12 à 18 ans, recevait cette éducation. Il était dans une position de récipiendaire, de récepteur, mais il était censé respecter et admirer son éraste.

La relation avait une forte dimension éducative et visait à préparer les jeunes hommes à devenir des citoyens compétents. Les enseignements portaient sur la philosophie, la politique, les arts et les sports. L’éraste servait de modèle et de guide, inculquant des valeurs et des normes sociales.

Les relations pédérastiques comprenaient généralement une dimension érotique, bien que celle-ci soit régulée par des normes sociales strictes. En effet, les relations ne pouvaient se prolonger que jusqu’à l’apparition des premiers poils de barbe. Les interactions physiques variaient et pouvaient aller des expressions d’affection (comme des câlins et des baisers) à des relations sexuelles. La sexualité était donc encadrée par des codes d’honneur, et les excès ou les abus étaient mal vus, comme Lucien de Samosate le dénonce dans les Histoires Vraies où il met en scène le peuple des Sélénites, le peuple de la Lune exclusivement composé d’hommes. Ces relations étaient aussi fréquemment formalisées par des cérémonies et des rituels, renforçant leur caractère socialement acceptable. À Sparte, par exemple, la pédérastie faisait partie de l’agogé, le système d’éducation rigoureux des jeunes garçons.

À Rome, au contraire, les pratiques sexuelles étaient évaluées plus rigoureusement en fonction des rôles actif/passif. L’homme libre devait être actif, tandis que le rôle passif était associé à la féminité et à la soumission. Bien que certaines pratiques soient similaires, le contexte social et les attitudes romaines présentaient des distinctions marquées. Tout d’abord, contrairement à la Grèce, la pédérastie à Rome n’était pas aussi institutionnalisée. Elle n’était pas intégrée dans le système éducatif de la même manière. Les relations entre hommes adultes et jeunes garçons étaient plus informelles et souvent basées sur des relations de pouvoir et de domination.

Les Romains avaient une vision plus pragmatique et plus sévère de la sexualité en vertu de la pudicité (la pudicitia). Les relations pédérastiques étaient tolérées, mais elles étaient régulées par des normes sociales et légales strictes. S’il était acceptable pour un homme libre d’avoir une relation avec un esclave ou un affranchi, il était en revanche mal vu d’avoir une relation avec un citoyen libre, surtout si ce dernier était le partenaire passif.

Ces relations pouvaient comprendre des éléments érotiques, mais ils étaient souvent moins idéalistes et plus centrés sur le plaisir et la domination. Les poètes romains, comme Catulle et Martial, abordent parfois ces relations dans leurs œuvres, reflétant une vision plus cynique et réaliste et en particulier la pratique de l’homosocialité passant par une lutte poétique entre deux hommes à un banquet où il est question de surpasser l’autre dans le but de l’exciter et de le vaincre… poétiquement parlant !

Si, bien entendu, avec la conquête de la Grèce, les Romains ont été influencés par la culture grecque, y compris ses pratiques pédérastiques, cette influence n’a jamais complètement transformé les attitudes romaines, qui restaient plus pragmatiques et utilitaires.

 


ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

BUTLER Judith, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion [1990], trad. C. Kraus, Paris, La Découverte, 2005. ÉRIBON Didier (dir.), Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Paris, Larousse, 2003.

KATZ Jonathan  N., L’Invention de l’hétérosexualité [1995], trad. M. Olivia et C. Thévenet, Paris, Epel, 2001.

BOEHRINGER Sandra, L’Homosexualité féminine dans l’Antiquité grecque et romaine, Paris, Les Belles Lettres, 2007.

DUPONT, Florence, ELOI, Thierry, L’érotisme masculin à Rome, Belin, 2009.

FOUCAULT Michel, Histoire de la sexualité, t.  I, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

HALPERIN David, « Comment faire l’histoire de l’homosexualité masculine ? », Revue européenne d’histoire sociale, 3, 2002. 

VEYNE Paul, « L’Homosexualité à Rome  » [1981], in Duby Georges (dir.), Amour et sexualité en Occident, Paris, Le Seuil, 1991, p. 69-77.

© BENJAMIN DEMASSIEUX 


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