Nathalie Dentinger est une auteure française, vivant à Paris ; ville dans laquelle se situe l’intrigue de son premier roman paru aux éditions Le Dilettante : Féerie. Féerie comme autant de lumières qui éclairent les ruelles pavées, comme autant de diamants en plastique qui couronnent les bagues et les bijoux offerts par le personnage masculin à la jeune Fracavrac. Féerie, comme une ironie noire qui fait apparaitre, avec plus d’ardeur encore, les obscurs contours de cette narration singulière. Des contrastes tels l’ombre et la lumière, le jour et la nuit, l’enfant et l’adulte jalonnent ce roman personnel. Ce dernier s’inspire de textes rédigés durant l’enfance, légèrement remaniés pour l’occasion, et interroge, par conséquent, le rôle et l’importance de l’écriture. Se créer un espace libre, dépouillé mais souillé par les pensées.
Entre la fiction et la biographie, le roman se fait une place dans l’esprit. Il marque et laisse un goût délicieusement amer au fond de la bouche, il est un breuvage trop fort que l’on redemande et reste après son passage. Vous brûle gentiment le gosier.
Le cochon pendu, ou Fracavrac, est une jeune fille, pour ne pas dire une enfant. Délaissée par son frère, elle rencontre dans le squat de la rue Raoul un garçon âgé du double de son âge, presque un homme en somme. Entre les deux, une complicité nait presque instantanément. Ils deviennent inséparables, dépendants.
L’enfant boit ses bières comme une ogresse. Comment donc ne pas succomber à l’appel de l’innocence pour cet ogre moderne !
Il est séduit par les cocktails qu’elle s’amuse à inventer telle une barmaid miniature et c’est autour d’une création, baptisée Diable en son honneur, que leur amitié commence.
Elle aime l’attention qu’il lui porte, ses gestes, ses cadeaux, « les bijoux achetés à la tirette en venant. Des bagues à grosses pierres de cardinal en plastique vert hématome, rouge égratignure, bleue de gnon frais, avec la peinture métallique de l’anneau qui s’écaille déjà et répand ses étoiles mortes […] »[1], et puis sa liberté.
Il aime sa jeunesse, sa peau laiteuse, son corps frêle et ses formes encore pures. Il aime la poudre et s’évaporer dans l’alcool. Elle, elle s’est égarée, fréquente le squat, joue à l’adulte. Elle se fait mature, devient femme dans un corps d’enfant, surtout dans les yeux du diable. Les jeux de regards et de reflets parsèment le roman : les éclairages publics qui se reflètent dans les flaques d’eau trouble tombée d’un ciel trop gris, les néons des devantures et les spots des vitrines qui, la nuit, font croître les reflets tapis dans l’ombre et dédoublent les silhouettes. Puis la transparence d’une colonne Morris et les miroirs que l’on fuit pour ne pas voir, pour ne pas croiser son propre regard ou celui du diable qui sommeille à l’intérieur.
Les dualités sont omniprésentes, elles composent le texte. Ici, rien ne s’oppose, tout se convoite et fusionne créant une brume parfois opaque qui se dissipe peu à peu si le lecteur accepte de lâcher prise, s’il fait confiance à l’auteure. Ainsi, les notions d’enfance et d’adulte, d’innocence et d’autorité se combinent dans un humour noir, une ironie. Quant à la réalité et à l’imaginaire, ils s’intègrent dans une nouvelle définition du fantasme. Nous ne savons d’ailleurs pas très bien si ce que nous lisons relève de la réalité narrative ou si nous lisons la transcription d’une crise délirante de paranoïa due à la poudre blanche, à celle qui « faisait sa poudre dans mes veines. »[2] ou à sa propre conscience. Le cochon pendu est-il le fruit de ses pensées ? Un diable ? Une féérie intérieure ? lui qui s’accroche comme une croute à une plaie.
Mais ne vous y trompez pas, la féerie qui donne son nom à l’ouvrage ne s’apparente pas à un spectacle merveilleux mais davantage à une fable sans moralité où la fantaisie rencontre la réalité. Nathalie Dentinger écrit ce conte sans fée avec la beauté de l’enfance et la complexité de la maturité liant et confondant ainsi les deux âges. Avec ironie, elle raconte le déni. Avec poésie, elle écrit cette narration aux allures de rêve éveillé et trouble qui donne le vertige, cauchemar ou souvenir.
La féerie peut être cette vision du monde qui s’anime sous nos yeux. Ainsi perçue, elle devient alors factice, une mise en scène mentale comme le spectacle de la vie qui se joue avec nous et devant nous.
« C’était comme si la marionnette du gendarme se dressait devant moi avec sa grosse moustache en bois et son costume bleu autoritaire. Il ne lui manquait que les fils. J’ai répondu sur un ton alcoolisé : – Flageolet ? »[3]. La réalité incarnée par le gendarme pénètre la réalité du garçon. Les deux s’entrechoquent comme deux temporalités qui se croisent. On ressent la peur et les conséquences du déni qui envahissent le personnage, on visualise la goutte de sueur acide qui perle sur le front.
En somme, l’auteure décrit l’environnement moite, obscure et puant dans lesquels errent nos protagonistes aussi beaux que déroutants, aussi attachants que répugnants. Nous les suivons, faisons leur connaissance, les laissons entrer en nous, devenons le témoin de leur relation et attendons le drame que l’on pressent. Les narrateurs s’alternent, se chevauchent et donnent un rythme de lecture. Une narration à trois voix réunies en une seule, celle de Nathalie Dentinger.
© VALENTIN DAVID
« Féerie » oscille entre le rêve éveillé et le conte. Comment définissez-vous ce genre hybride et
« Féerie » oscille entre le rêve éveillé et le conte. Comment définissez-vous ce genre hybride et quelles libertés vous offre-t-il en tant qu’écrivaine?
Mon roman s’inspire des féeries, ce genre théâtral qui renvoie effectivement au merveilleux des contes de fées. Mais dans mon cas, c’est ironique, un peu comme dans le roman de Céline, Féerie pour une autre fois. Mon texte raconte l’histoire terrible d’une emprise entre une enfant et un adulte ; comme on le voit, il n’y a rien de merveilleux là-dedans. Les fantasmagories surgissent surtout quand mes personnages se mentent à eux-mêmes et sombrent dans le déni. C’est à ce moment-là que se manifestent les diables et les pantins ; le reste du temps, mon texte est plutôt réaliste. Ce que j’aime dans le genre de la féerie, c’est qu’il permet de dire ce qui serait inentendable autrement.
Pouvez-vous décrire votre processus d’écriture pour ce livre ? Avez-vous suivi une structure particulière ou laissé place à l’improvisation ?
En relisant mes premiers textes d’enfant qui ont inspiré Féerie, je me suis rendu compte que j’écrivais déjà des féeries sans en avoir conscience à l’époque. Le genre s’est donc imposé à moi naturellement. Et, étant donné qu’il s’agissait de souvenirs romancés, j’avais dès le départ la trame de mon roman. Ensuite, j’ai imaginé le personnage du frère (le seul qui n’existe pas réellement) pour introduire un point de vue extérieur à la relation d’abus entre l’adulte et l’enfant. Puis, je me suis servie des trois voix de mes personnages — l’enfant, l’homme et le frère — pour rythmer mon roman. Généralement, la construction d’un texte consiste pour moi à satisfaire mes manies d’autrice. Il en existe toute une liste qui finit par imposer le cadre : manie des motifs, des symboles cachés, de la symétrie… Mes textes se construisent autour de ces petites obsessions plus qu’en suivant une méthode.
Après « Féerie », envisagez-vous de poursuivre dans la même veine littéraire ou explorez-vous de nouveaux horizons ?
En effet, je vais continuer à creuser cette veine qui mêle ironie et bizarrerie, ce réalisme magique truqué dont on verrait les fils. Ce que j’aime, je crois, dans ce travail que j’ai amorcé, c’est pointer du doigt le faux pour révéler le vrai.
Quels auteurs ou œuvres ont influencé votre écriture et votre vision littéraire ?
Je vais surtout citer les auteurs qui m’ont permis d’assumer mon étrangeté : Kafka, Pessoa, Calaferte, Wittkop, Augiéras, Raphaël, Guérin, Martinet, Sarrazin… Sans eux, j’en serai encore à écrire « à la manière de ».
Quelle est votre actualité ?
Le mardi 18 mars à partir de 19 h, la librairie des Nouveautés qui est située rue du Faubourg du Temple à Paris organise une soirée de lancement pour Féerie. Tous ceux qui souhaitent venir sont chaleureusement conviés !
Nathalie Dentinger, Féerie, Éditions Le Dilettante, parution le 5 mars 2025, 128 pages, 15 €
© SOPHIE CARMONA
Janvier 2025
[1] DENTINGER Nathalie, Féerie, Editions Le Dilettante, 2025. P.11
[2] DENTINGER Nathalie, Féerie, Editions Le Dilettante, 2025. P.87
[3] DENTINGER Nathalie, Féerie, Editions Le Dilettante, 2025. P.72