Luz s’approcha, nerveuse, songeant à la dernière fois où elle était allée à l’école. C’était avec Diego, à Huerfano, avec une classe unique pour tous les élèves. Là, elle avait appris à lire et à écrire, les additions et les soustractions. Elle avait aussi découvert que l’anglais était la seule langue acceptable. Une fois, Diego avait raconté à ses camarades dans un espagnol parfait qu’il avait sauvé une couleuvre enfermée dans une remise délabrée. Du tableau vert, l’institutrice, dont la peau avait la couleur de l’eau savonneuse, l’avait entendu. Elle s’était retournée et avait fondu sur lui, comme un coup de fusil en robe noire. Devant tout le monde, elle s’était acharnée sur ses doigts avec une règle en métal, si fort qu’il saignait et qu’il en avait gardé des cicatrices. Le bruit était horrible, des os secoués dans un sac. Après cet épisode, Diego avait pratiquement cessé de parler l’espagnol hors de la maison, et même fini par oublier des mots.
En 1848, à la fin de la guerre qui l’opposait aux États-Unis, le Mexique perdit une partie de ses terres ; celles-ci furent ensuite appelées « le territoire perdu » par les habitants de cette région. Elles s’étendaient de la Californie au Texas et étaient peuplées d’hispanophones et d’autochtones qui changèrent de nationalité, sans préavis.
Devenir citoyens américains leur imposa un changement de langue, de culte aussi, car ces territoires étaient essentiellement catholiques.
À travers quatre générations de la famille Lopez, l’autrice nous conte le destin des populations locales, leur vie quotidienne en tant que citoyens américains, la manière dont ils furent considérés par leurs compatriotes, et même assimilés.
Comme le dit si bien l’éditeur dans la préface : « [elle] nous propose une tout autre vision de l’Ouest. Elle met en lumière tous ceux — autochtones, Mexicains, immigrés d’Europe ou d’Asie venus travailler dans les mines ou les chemins de fer — que l’histoire officielle a effacés. Nous sommes bien loin du mythe fondateur américain et des westerns à la sauce Hollywood, et c’est passionnant. »
Tout au long de ce récit transparaît le racisme profond dont furent victimes ces populations désormais étrangères, la discrimination qu’elles subirent, entre autres dans les transports en commun, tout comme les Afro-américains.
La jeune Luz, au teint pourtant assez clair, se voit obligée de voyager dans la partie du tram réservée aux gens de couleur.
Le tram atteignit le sommet de la côte et s’immobilisa avec une secousse devant Luz, qui paya en évitant de croiser le regard du chauffeur. Elle se dirigea d’un pas oscillant vers la section réservée aux Latinos et aux gens de couleur. Parfois, si elle était seule et que le tram était presque vide, elle s’installait plus près du milieu. Elle tenait de son père une peau assez claire. Mais ce matin, le véhicule était bondé et tous les visages blancs comme des assiettes la fixaient du regard.
Cet épisode semble évoquer, en filigrane, l’événement qui rendit Rosa Parks célèbre, lorsqu’elle refusa de céder sa place à un passager blanc dans un autobus d’Alabama, en 1955.
En 1934, Luz n’affiche pas le même courage, mais sa détermination lui permettra malgré tout de sortir de sa condition, dans le domaine du travail.
Dans ce contexte, l’exclusion à l’égard des populations de couleur se ressent notamment dans la discrimination à l’emploi. La jeune Luz se voit, encore, refuser l’autorisation de consulter les annonces dans une bibliothèque où le tableau d’affichage est réservé aux Blancs.
— Encore une fois, je suis navré, mais nous n’avons pas de panneau d’affichage pour vous.
— Mais c’en est bien un, non ? C’est tout ce que je désirais savoir, merci, dit Luz en s’éloignant.
— C’est un panneau pour nos autres usagers, dit-il précipitamment, tendant la main pour l’arrêter.
[…]
— Je souhaite simplement jeter un coup d’œil aux offres d’emploi.
— Nous avons,nous aussi, des gens qui cherchent du travail. Je vous invite à consulter les offres dans votre quartier.
Ségrégation, racisme, exclusion… la famille Lopez, tout comme les autres populations locales, subit chaque jour son lot de discrimination.
En coulisses, le Klu Klux Klan est à l’œuvre ; infiltré dans la police, il n’hésite pas à sévir au grand jour, en toute impunité. Les lynchages sont communs, ils sont la manifestation ultime de haine à l’égard des populations opprimées.
— Tu as entendu qu’il y avait eu un meurtre hier ? Un homme a été lynché à Five Points. Un Nègre. Un musicien. Un trompettiste, je crois. Il travaillait là où il n’était pas censé être. C’est ce qu’ils ont dit. Ils sont toute une bande à lui être tombés dessus.
— Qui ?
— Qu’est-ce que tu crois ? Le Klan. Mais ils ont un nouveau nom, un nouveau costume : la Légion patriotique. Et la plupart sont en uniforme de policier.
La violence atteint probablement son paroxysme lors des déportations de populations au Mexique. Sous prétexte que ce pays est le leur, et non pas la terre américaine, des hommes et des femmes sont enlevés de nuit et envoyés en train dans ce pays qui ne les a pas vus naître.
— C’est la nuit, les chiens aboient. Il y a des lanternes derrière les rideaux. Des individus tirent les hommes de leur lit, les embarquent à demi-réveillés. Ils les entassent dans des trains bondés.
[…]
— Ils parlent de rapatriement, dit-il d’une voix atone. Ils nous déportent vers le Mexique pour faire de la place aux Blancs sans emploi. Et tant pis si on est né ici, aux États-Unis.
Toute ressemblance avec des épisodes plus contemporains est bien évidemment fortuite !
Violence, lynchage, déportation… tel est le lot de sévices quotidiens vécus par ces populations oubliées de l’Histoire !
Effacées de l’Histoire, le sont aussi ces femmes fortes, courageuses, déterminées, qui excellent dans des domaines divers et variés, bien qu’elles n’aient reçu aucune formation.
Lizette était capable de coudre une robe à partir d’un patron qu’elle n’avait consulté qu’une seule fois. Teresita pouvait soigner un malade aussi bien qu’un médecin. Et la force physique de Mario Josie était à l’image de son esprit équilibré et foisonnant. David n’avait pas idée des connaissances qu’elle avait acquises par elle-même, depuis son arrivée à Denver. Une nouvelle ville à découvrir, une carte des rues à mémoriser. Luz parlait deux langues, et parfois, sans savoir comment ni pourquoi, elle rêvait dans une troisième, plus ancienne.
Ce texte est aussi un hommage vibrant aux femmes de cette famille, aux racines de l’autrice, tiwas et hispaniques, à ses ancêtres qui lui ont ouvert la voie, tout simplement.
Le chemin emprunté fut rude, la discrimination commençant dès le plus jeune âge, comme le démontre malheureusement la citation qui ouvre ce texte. Un épisode qui n’est pas sans rappeler le sort réservé aux enfants autochtones dans les pensionnats chrétiens du Canada, au cours du XXe siècle.
Ce sujet est d’ailleurs abordé dans un autre roman de cette magnifique collection « Voix autochtones » des éditions du Seuil, collection dont le but est de donner « la parole à tous les Peuples Premiers qui en ont été privés pendant si longtemps. Ces romans, si singuliers et pourtant si universels, nous font vibrer, nous émeuvent, nous entraînent sur des chemins que nous avons trop peu parcourus ensemble. De grandes voix littéraires sont nées et elles ont beaucoup à nous dire. »
À nous d’écouter le message que nous transmettent la terre et le vent du « territoire perdu », car il n’est plus temps de l’oubli, mais bien de la mémoire et du souvenir !
Kali Fajardo-Anstine portant une veste de western (Wikimedia)
Kali Fajardo-Anstine, Le Territoire perdu, Éditions du Seuil, parution le 14 février 2025, 352 pages, 23 €.
https://www.seuil.com/ouvrage/le-territoire-perdu-kali-fajardo-anstine/9782021531404
© CHARLOTTE LEBECQ @read_to_be_wild
Corrigé par Amandine @mot.correct.corrige

Comme toujours Charlotte nous donne envie de lire le livre. Un livre historique… c’est dommage qu’aujourd hui encore le racisme existe. Bravo Charlotte pour ton explication.