C’est un vaste débat, presque aussi vieux que le monde : qu’est-ce qu’un écrivain – un vrai s’entend ? Les uns, très scolaires, diront que c’est un être qui manipule le stylo, qui noircit le papier, qui publie et qui gagne sa vie ; les autres, plus nuancés déjà, diront que c’est un somptueux manieur de langue, quelqu’un qui joue brillamment avec la ponctuation, qui transmet de l’énergie, qui insuffle de l’émotion, qui fusionne avec sa pensée et, mieux, qui parvient, ô par quel miracle, à transcrire ce que tout un chacun ressent au plus profond de soi, touchant une corde sensible en chaque ligne. Et si ces deux définitions, sans être intrinsèquement fausses, occultaient l’essentiel ?
L’ÉCRIVAIN
Il y a un fantasme autour de l’écrivain, qui plus est du romancier : la conscience populaire veut qu’il soit jovial, glorieux, riche, célèbre, séduisant, affable, le cerveau de tout un peuple, qu’il prenne délibérément des sujets à bras le corps, qu’il s’insurge contre l’injustice, les inégalités, les décisions iniques, contre une politique intérieure de plus en plus ravageuse, et ce, tout en se pavanant dans les cercles mondains, buvant du champagne, ingérant du caviar, courtisant ces mesdames, remerciant ces messieurs pour, une nuit durant, oublier ses tracas, ses combats, ses rivalités repris dès le lendemain, une fois retourné dans son bureau. Ça, c’est le cliché, le gros cliché que le profane, et même certains des plus avertis, s’imagine dès lors qu’il prononce ou entend ce nom : romancier.
« Le romancier est chacun de ses personnages, et tous à la fois, le total des contradictions que cette multitude représente. [1]» Telle est, selon Ernesto Sabato, sa caractéristique numéro un. Pour lui, c’est clair : les personnages, leurs enjeux, leurs dilemmes, leurs peurs, leurs haines, chacune de leurs émotions, sont, d’une manière ou d’une autre, le reflet dudit créateur, les contours d’une mémoire lointaine, d’une pulsion enfouie, d’un traumatisme latent, d’une angoisse par trop persistante et qui ne s’expie que par l’écrit. Mais à l’aune de l’autofiction, dans un siècle où le nombril semble la seule préoccupation des artistes, cette capacité de démultiplication est-elle accessible au plus grand nombre ? Question simple qui nécessite une réponse tout aussi simple, bien qu’abrupte cependant : non. « Il est en même temps, ou à divers moments de son existence, pieux et incroyant, généreux et mesquin, austère et libidineux. Et plus complet est un individu, plus contradictoire il parait être. [2]» Pour s’immerger dans la peau d’un autre, pour totalement s’oublier voire s’égarer dans la perception d’un parfait inconnu, encore faut-il posséder une nature empathique, qualité qui, visiblement, se perd.
Mais quid de la réalité ? Le créateur est-il réellement un individu condamné à naviguer dans les cénacles bourgeois ? Non. Tout au contraire : il est d’une espèce bien trop rebelle, d’un caractère trop sincère, trop passionné, trop imprévisible, trop tourmenté surtout pour convenir à des codes qu’il exècre non par caprice, mais par nécessité – par un trop grand respect envers la Tradition d’une part, l’humanité d’autre part.
LA RÉALITÉ
La réalité prend à la gorge. Elle piste, course, effraie, puis, bien plus forte que n’importe qui, arrive sur le palier, et, sans même toquer, même pour la forme, défonce la porte, et fière, d’ores et déjà convaincue de son triomphe, entre scrupuleusement au domicile de sa proie pour se dresser droit devant elle. Sadique, un horrible sourire au coin de la bouche, les rétines enflammées d’autosatisfaction, laissant quelques secondes défiler, elle lui attrape le cou, lui enserre la glotte d’une main et, de l’autre, tel un poignard à la lame glacée, griffe et entaille d’abord, pénètre et tue ensuite.
Cette vision, quoique romancée, est perçue ainsi par le romancier décrit par Sabato. Il ne peut sortir, dîner, s’habiller, se divertir, sociabiliser, rire, méditer sans que la puanteur du réel l’intoxique, sans qu’elle lui rappelle sa basse condition, son décalage avec ses pairs, l’absurdité des codes sociaux, de l’argent, du paraître et de l’avoir ; et chacune de ses méditations, quand elles ne sont pas un moyen pour lui de fuir quelque peu cette torture, sert à mieux comprendre le motif de cette vision : pourquoi lui et pas un autre ? pourquoi cette impression de transparence absolue dans ses rapports sociaux ? pourquoi, chez lui, l’existence de cette hypersensibilité à cause de laquelle il ressent tout ? pourquoi, enfin, due à cette même hypersensibilité, la naissance d’une hyperlucidité à cause de laquelle, cette fois, il voit tout, mettant sur chaque action une explication psychologique, émotionnelle ?
« Combien de fois n’ai-je pas conseillé à ceux qui viennent vers moi dans leur angoisse et leur découragement de s’adonner à l’art et de se laisser porter par les forces invisibles qui sont en nous à l’œuvre ? [3]» C’est en effet à cause de ce supplice quotidien que le romancier digne de ce nom se lance corps et âme dans la littérature. Aucune quête de notoriété, aucune volonté de richesse, aucune ambition particulière ne le motive plus que celle de se purger, et, ainsi, peut-être se sauver. Se sauver, oui, car dans une existence bien infecte, dans l’isolement, l’errance et la souffrance, il ne voit rien de tel, pour proclamer son droit de vie, que de créer – méthode, soit dit en passant, qui lui permet aussi de garder contact avec ses semblables. « Les grands artistes sont des êtres singuliers qui ont réussi à préserver au fond de leur âme la candeur sacrée de l’enfance et des hommes que l’on appelle primitifs, et, à cause de cela, ils font rire les imbéciles. [4]»
LA FICTION
Car là est le propre du vrai créateur, explorer le réel par la fiction, et, par cette dernière, ôter les masques, dénoncer les imposteurs, remettre, selon un dicton bien français, l’église au centre du village : « L’art de chaque époque véhicule une vision du monde, la vision et plus encore la conception de la réalité qui cultivent les hommes à un certain moment de l’histoire. [5]» L’écrivain dont nous parlons est à la fois le dépositaire d’une tradition littéraire, autrement dit de l’héritage de ses maîtres, et, en même temps, par sa déviance et son inadéquation naturelle, le véritable précurseur de son temps. Et c’est justement car il s’affilie au passé pour mieux définir le présent et ainsi faire la jonction entre lui et ses successeurs qu’il est moqué, refusé par les éditeurs, dédaigné des lecteurs, tous pris dans le tourbillon de l’instant et/ou du narcissisme. « Si tu es prêt à souffrir, à être déchiré, à supporter la mesquinerie et la méchanceté, l’incompréhension et la stupidité, la rancœur et l’infinie solitude, alors oui, mon cher B., tu es prêt à porter témoignage. [6]»
Ainsi, toujours selon Sabato, ne s’offre, dans son désarroi, qu’une consolation : « Il n’y a que l’art des autres artistes pour te sauver en tels moments, pour te consoler et t’aider. Seule peut être utile la souffrance des êtres vraiment grands qui ont parcouru ce calvaire avant toi. [7]» Hugo avec Chateaubriand, Dostoïevski avec Schiller, Gogol avec Pouchkine, Maupassant avec Flaubert, Baudelaire avec de Maistre, Rimbaud avec Verlaine, Kafka avec Dostoïevski, Nimier avec Bernanos, Céline avec Proust, tous revendiquent leur admiration, car c’est à cela, avant tout, que l’on distingue le grand du petit : la capacité à s’écraser devant ce qui le dépasse.
L’ÉCRIVAIN, LA RÉALITÉ ET LA FICTION
Et pourtant l’homme est ainsi fait qu’il refuse, par sa nature orgueilleuse, de reconnaître ce qui le domine. C’est là contre-nature, en effet, que d’admettre notre petitesse ; seul l’écrivain en question, humilié et offensé, en un mot libéré des chaînes de son égo parvient à réaliser cet exploit. « En de tels moments, tu n’auras pas seulement besoin de talent ou de génie, mais aussi d’autres qualités spirituelles : le courage de dire ta vérité, la ténacité de continuer, un curieux mélange de foi en ce que tu as à dire et de remise en cause de tes propres forces ; tu auras besoin à la fois de modestie envers les géants de l’art et d’arrogance envers les imbéciles, tu auras besoin d’affection et du courage de rester seul, de refuser la tentation des petits groupes, des galeries des glaces. [8]» Et pour cause, par cela même qu’il fait grincer des dents, qu’il incarne le sous-sol et qu’il refuse de se plier aux compromissions, il encaisse la pauvreté, la stagnation et recycle ses frustrations en un carburant inimitable : « Tu devras aussi supporter cette injustice-là, courber le dos et continuer à produire ton œuvre, comme s’il s’agissait d’une statue dressée dans une étable. [9]» Tout travail mérite salaire, oui, c’est vrai – sauf celui qui dérange. Et Sabato, écrivain mystique, connaissant parfaitement cette triste vérité, s’empare de la réalité et de la fiction afin de garder espoir en l’avenir, éduquant ainsi ses futurs élèves, bien après sa mort : « Pourtant, tu entendras sûrement cette parole un jour, tu sentiras la présence tant espérée, le signe tant attendu de l’être qui, d’une autre île, a entendu tes cris, de quelqu’un qui aura compris tes gestes et sera capable de déchiffrer ton message. [10]» Et de conclure en ces termes : « Même si ce n’est là qu’un instant fugitif, tu sentiras l’éternité. [11]»
© GOUJU Tony
Correction : Gwénaëlle FOLL
[1] SABATO, Ernesto. La résistance. Seuil, 2002.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] SABATO, Ernesto. L’ange des ténèbres. Seuil, 1996.
[7] Ibid.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Ibid.