Posons-le là et attendons.
Attention, tous les galets ne s’apprivoisent pas.
Car voici le premier pas : l’état d’esprit de l’apprivoiseur joue un rôle considérable, et la qualité de sa paume.
N’oublions pas que le galet n’est qu’une poussière, un rocher vieillard à l’allure d’enfant qui a connu l’immense avant que le vent et l’eau et le sable et les langues râpeuses d’animaux mythiques ne l’usent. Qui d’entre nous s’est dressé à hauteur de nuage pour rapetisser à la taille d’un ongle ?
Celui qui éprouve la décroissance lente apprivoisera peut-être un jour le galet.
Ensuite, il faut le choisir.
Lequel ? Celui sur lequel notre cheville s’est tordue ? Celui des profondeurs de l’océan primitif disparu, puis recouvert par une mer évaporée à son tour (combien de fois) sur l’île de pleine terre ?
Au début, le galet côtier, le plus courant, nous rebute un peu, avec ses traces de vase, ses puces qui sautent, ses algues collées nauséabondes, sa fiente de goéland, un reste d’huître crevée. Et après ? Accueillons-le tel qu’il vient. La beauté s’estompe comme la rosée, sans rien offrir (la rapace !) , alors que le rêche persiste et s’insinue, ouvrant des issues par la blessure de sa griffe, car il nous intrigue.
En vérité, nous croyons le choisir sans remarquer combien il est étrange de tomber sur lui, de glisser ou parfois même de buter du bout du pied contre un spécimen adapté, comme par hasard, à nos goûts et à notre morphologie au cours d’une promenade sous le vent ou d’une flânerie en bas de la falaise. Il n’était pas là la seconde d’avant, nous pourrions le jurer.
Le choc l’envoie dévaler. L’aurions-nous blessé ?
Puis nous sourions de notre étourderie : on ne peut pas blesser une pierre.
De telles rencontres portent des promesses dont les fruits nous dépassent. Admirons la lucidité d’un pareil galet, curieux de nos humanités malgré son âge blasé.
Ce qui l’émoustille chez nous ? Notre fugacité. Lui qui a assisté à la naissance du soleil et qui poursuivra sa route quand l’univers sera devenu si infini qu’on le croira mort.
Voilà pourquoi l’on n’apprivoise qu’un galet étonnable.
Nous pouvons lui faire confiance, il connaît son affaire, avec sa surface au velours rayé ornée d’une aspérité agaçante sous la pulpe du pouce, ce tore en gestation qui fond peu à peu.
Car à l’évidence, c’est lui qui nous apprivoise. Inutile, donc, d’en ramasser plusieurs pour multiplier nos chances.
Observons plutôt sa technique.
Là, au creux d’une main ou au bord d’une fenêtre, à la lumière, le maître nous apprivoise à cru.
– Écoutez-moi m’éroder.
Son murmure remonte en nous par vibrations, atome après atome, le long de tous les tenants de nos corps, les durs et les flasques.
Patience, laissons-nous aller – sans le tripoter, surtout : irrité, il ne serait qu’une pierre enclose –, sentons-le respirer — ne brusquons rien, il nous jauge. Nous penchons la tête d’un quart de tour, pour nous rappeler d’où il naît et combien il nous survivra. Alors, nous prêtons l’oreille et le scrutons. Nos yeux appuient si fort que nous transportons son double ici et là quand nous reposons nos regards. Enfin, léchons-le. Par le goût vient la connaissance.
Bien sûr, il ne se blottira jamais contre nous, mais de notre main il boira la tiédeur et, en retour, nous dira l’éclat des étoiles sans éternité. Il les a comptées avant de leur demander leurs prénoms.
Ainsi, peu à peu, l’intimité quotidienne et respectueuse noue notre relation de fils de roche.
Sans rivage, lui et nous.
Posés là.
©Claire Garand — claire.garand@laposte.net
Correction : Amandine DE VANGELI — @adv_correction
Claire Garand est Conservatrice des bibliothèques, attachée culturelle et organisatrice d’événements artistiques, Claire Garand se consacre aujourd’hui à l’écriture. Son roman Paideia, a reçu les prix Julia-Verlanger en 2023 et Rosny aîné en 2024 ; Les Maîtres de la lumière, le prix de la Cour de l’Imaginaire en 2019. Elle a aussi publié une série numérique, Extinction Party, chez Doors, ainsi que plusieurs nouvelles.