La dualité est un concept clé en philosophie, évoquant la coexistence de deux aspects opposés au sein de la réalité. De l’ambition d’Alexandre le Grand aux personnages littéraires d’Oscar Wilde, jusqu’à la figure moderne de Neo dans The Matrix, la dualité permet d’explorer les conflits internes, les tensions morales, et les oscillations psychologiques qui caractérisent l’existence humaine. L’intégration de la notion de bipolarité enrichit cette réflexion, offrant un cadre pour comprendre les fluctuations de l’âme humaine, exacerbées dans des figures historiques et fictives qui luttent pour trouver leur place entre deux mondes ou identités.
La dualité, concept fondamental dans la philosophie, est l’idée que la réalité est composée de deux aspects opposés et complémentaires. Cette notion trouve des échos à travers l’histoire et la littérature, révélant la complexité de l’être humain. De l’ambition conquérante d’Alexandre le Grand à la profondeur psychologique des personnages d’Oscar Wilde, la dualité est un prisme à travers lequel nous pouvons examiner les contradictions internes et les conflits moraux qui définissent l’existence humaine.
Alexandre le Grand : Dualité entre le conquérant et le visionnaire
Alexandre le Grand incarne une dualité marquée par sa quête de pouvoir et sa vision d’un monde unifié.Conquérant inlassable, il poursuit sans relâche l’expansion de son empire, écrasant les ennemis de la Grèce avec une efficacité militaire redoutable. Pourtant, Alexandre n’est pas simplement un homme de guerre ; il est également un visionnaire, un homme fasciné par les cultures qu’il rencontre et déterminé à créer un empire qui transcende les divisions ethniques et culturelles pour une paix universelle.
Cette dualité entre le destructeur et le bâtisseur visionnaire révèle les tensions internes d’Alexandre. D’un côté, il est l’incarnation du pouvoir brut, capable de détruire des cités entières pour asseoir l’autorité nécessaire à un empereur et roi des rois. De l’autre, il est un idéaliste et philosophe, rêvant d’une civilisation syncrétique où Orient et Occident pourraient coexister harmonieusement, en paix, sous une même loi universelle. Cette dualité soulève des questions sur la nature de la grandeur : peut-elle être atteinte sans destruction ? Le génie visionnaire peut-il se réaliser sans la force brute ?
La philosophie grecque et la dualité de l’âme
Les philosophes grecs, antérieurs et contemporains d’Alexandre, ont exploré la dualité de l’âme humaine. Platon, par exemple, distingue l’âme rationnelle, gouvernée par la raison, et les parties irrationnelles, dominées par les désirs et les émotions. Cette conception dualiste de l’âme est centrale pour comprendre les conflits internes qui animent les personnages historiques comme Alexandre, mais aussi les héros littéraires.
Aristote, qui fut le précepteur d’Alexandre, propose une vision de l’âme plus intégrée qui doit tendre vers un équilibre corps-esprit ; mais qui reconnaît néanmoins la tension entre les désirs humains et la recherche de la vertu. Selon lui, l’excellence morale réside dans l’équilibre, ou la juste mesure, entre les extrêmes.
Cette idée d’équilibre est cruciale dans l’analyse des personnages littéraires, comme ceux d’Oscar Wilde, qui sont souvent pris dans des luttes intérieures entre des forces opposées.Ou alors celle du premier empereur romain.
Jules César : Dualité entre le républicain et le dictateur
Jules César est une figure historique marquée par une dualité profonde entre son rôle de défenseur des idéaux républicains et son ambition de pouvoir personnel. En tant que général et homme politique, il se présente initialement comme un champion du peuple, un « popularès. » La tendance d’un mouvement politique vers la fin de la République romaine, cherchant à renforcer les droits des citoyens romains contre l’oligarchie sénatoriale, corrompue et non payeuse de taxes. C’est justement cela que voulait abolir César. Et c’est ce qui a finalement conduit à son assassinat. Cependant, au fil de ses conquêtes et de son ascension au pouvoir, César glisse vers un autoritarisme de plus en plus marqué, s’arrogeant des pouvoirs dictatoriaux à vie.
Cette dualité entre le républicain et le dictateur souligne les tensions internes de César : d’une part, il cherche à réaliser des réformes pour le bien de Rome ; d’autre part, il devient l’incarnation de l’ambition démesurée, prêt à sacrifier les principes mêmes qu’il prétend défendre. Cette contradiction interne entre l’aspiration au pouvoir absolu et la fidélité aux idéaux républicains pose des questions sur la nature du leadership et sur la tentation de la tyrannie sous couvert de réformes.
Napoléon Bonaparte : Dualité entre le réformateur et le conquérant
Napoléon Bonaparte est souvent perçu à travers le prisme de la dualité entre son rôle de réformateur éclairé, éditant des lois et celui de conquérant impitoyable. D’une part, il est un héritier des idéaux des Lumières, promouvant des réformes administratives, juridiques (comme le Code civil), et éducatives qui modernisent la France. D’autre part, il est un militaire ambitieux, dont les campagnes expansionnistes plongent l’Europe dans des guerres incessantes.
Cette dualité se traduit par un conflit entre sa vision d’un empire européen unifié et les réalités de sa soif insatiable de pouvoir. Les phases de grandeur, où Napoléon se voit comme le maître de l’Europe, alternent avec des périodes de désillusion et de déclin, notamment après l’échec de la campagne de Russie. La bipolarité peut offrir un cadre pour comprendre ces oscillations entre exaltation et désastre, où la quête de pouvoir mène inévitablement à la chute.
Le XIXe siècle : Dualité et moralité dans la littérature
Le xixe siècle, avec son contexte de révolution industrielle, de progrès scientifique et de crises spirituelles, voit émerger une littérature qui explore intensément la dualité humaine. Les œuvres d’Oscar Wilde et de Robert Louis Stevenson sont particulièrement emblématiques de cette exploration.
Dorian Gray : La dualité entre l’apparence et la réalité
Dans « Le Portrait de Dorian Gray », Oscar Wilde crée un personnage dont la dualité est exprimée à travers le contraste entre sa beauté éternelle et la corruption de son âme. Dorian Gray incarne la lutte entre l’apparence et la réalité, entre le désir de paraître parfait aux yeux des autres et la déchéance morale intérieure.
Le portrait, qui vieillit et se déforme à mesure que Dorian s’abandonne à ses vices, devient le symbole de cette dualité. Il représente la façade que Dorian montre au monde et la vérité qu’il cache. Cette séparation entre le corps physique et l’âme souligne la fragmentation de l’identité humaine, questionnant l’intégrité de l’être et l’illusion de l’immortalité.
Wilde, à travers Dorian Gray, interroge les conséquences d’une vie dédiée à l’hédonisme et à l’indulgence des vices de toutes natures. Le roman devient ainsi une réflexion sur la moralité, la responsabilité personnelle,les limites de la quête du plaisir au détriment de l’authenticité et de l’intégrité morale.
Dr Jekyll et Mr Hyde : La dualité de la nature humaine
L’œuvre de Robert Louis Stevenson, « L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde », offre une autre exploration de la dualité humaine, cette fois à travers la scission littérale de la personnalité en deux entités distinctes. Dr Jekyll, un scientifique respectable, crée une potion qui libère son alter ego, Mr Hyde, un être de pure malveillance.
Cette séparation physique et psychologique des deux aspects de sa personnalité permet à Stevenson d’explorer les profondeurs de la nature humaine. Dr Jekyll, bien que moralement conscient, est fasciné par la liberté et l’anonymat que lui offre son alter ego, Mr Hyde. Ce dernier est libéré des contraintes de la moralité et des attentes sociales, révélant ainsi les ténèbres qui résident en chaque être humain.
La tragédie de Jekyll réside dans son incapacité à contrôler Mr Hyde, symbole de la victoire des instincts primaires sur la raison. Cette dualité entre le bien et le mal présente en chaque individu, souligne l’instabilité de l’identité humaine et le danger de refouler ou de nier une partie de soi-même. Cette scission peut être aujourd’hui comparée à celle d’un rôle de jeu vidéo où la personne peut laisser libre cours à son alter-égo virtuel qui peut donc s’affranchir de toute moralité pour goûter à sa soif de destruction et de tuerie dans le royaume des pixels.
Bipolarité et grandeur : Les cas de César, de Napoléon, et d’Hitler
L’analyse de la bipolarité peut éclairer la trajectoire de figures historiques telles que César, Napoléon Bonaparte et Adolf Hitler, tous trois ayant démontré des comportements marqués par des fluctuations extrêmes entre des états de grandeur exaltée et de chute tragique.
Adolf Hitler : Dualité entre le messianisme et la destruction
Adolf Hitler, figure controversée et tragique du XXe siècle, incarne une dualité entre son auto-perception messianique et sa nature destructrice. Hitler se voyait comme un sauveur de l’Allemagne, capable de redonner à la nation sa grandeur perdue après la Première Guerre mondiale. Cette vision messianique était alimentée par une idéologie raciale extrémiste qu’il hérite d’un de ses mentors, Lanz Von Liebenfels. Ainsi que d’une croyance en sa propre infaillibilité, qui l’ont poussé à maintes erreurs géostratégiques fatales.
C’est ainsi que cette quête de « rédemption » pour l’Allemagne s’est transformée en une entreprise de destruction massive, marquée par la Shoah et la Seconde Guerre mondiale. La bipolarité peut ici être envisagée comme un cadre d’analyse pour comprendre l’alternance entre l’euphorie nationaliste qui caractérisait les débuts du régime nazi et les phases de désespoir, de délires apocalyptiques qui ont accompagné la chute du Troisième Reich. La dualité entre la vision d’une grande Allemagne et la réalité de la destruction totale révèle une scission psychologique profonde, où le messianisme tourne au nihilisme totalitaire.
Neo dans The Matrix : Dualité entre l’illusion et la réalité
- Dans The Matrix, Neo incarne la dualité entre l’illusion et la réalité, symbolisée par le choix entre la pilule rouge et la pilule bleue. Ce choix le conduit à une prise de conscience douloureuse : il doit abandonner la sécurité de l’illusion pour embrasser une réalité où il est « l’Élu », destiné à sauver l’humanité. Cette dualité se manifeste dans son évolution, de Thomas Anderson, programmeur ordinaire et conformiste, à Neo, le libérateur prophétique.
La bipolarité de Neo : Une lutte entre deux mondes
- Neo, en tant que personnage, peut être analysé à travers le prisme de la bipolarité, oscillant entre deux réalités opposées. D’un côté, il vit dans le monde contrôlé par la Matrice, où il mène une vie banale et sécurisée. De l’autre, il découvre le monde réel, où il est confronté à des responsabilités écrasantes et des défis existentiels.
- Ces deux mondes représentent des pôles opposés de son identité : l’un où il est un simple individu sans pouvoir réel, et l’autre où il est perçu comme un sauveur, qui est amené à se surpasser. Neo doit naviguer entre ces deux extrêmes, ce qui reflète une lutte interne intense, similaire à celle vécue par une personne bipolaire, tiraillée entre des états d’esprit opposés.
De l’ambition complexe d’Alexandre le Grand, pour un monde unifié dans un empire universel, qui a fini par ruiner ses nerfs, à la lutte interne des personnages de Wilde et Stevenson, ou dans la quête cybernétique d’un Neo en recherche d’identité et de réalité perdues ; la dualité demeure un thème central dans la réflexion sur la nature humaine. Elle illustre les contradictions inhérentes à l’existence : la tension entre la raison et le désir, entre l’apparence et la réalité, entre le bien et le mal. À travers ces figures historiques et littéraires, la dualité nous à réfléchir sur les conflits internes qui définissent l’être humain et sur la manière dont ces conflits façonnent nos actions, notre moralité, et notre quête de sens dans un monde sans cesse en évolution dans sa révolution globale.
© Alexandre Schoedler août 2024
Corrigé par Alexandra Francheteau – Accompagner votre plume