EN QUÊTE DE FANTASMES : LES UTOPIES DES ARCHITECTES


Les sociétés humaines et leurs avenirs n’ont cessé d’être alimentées par des rêves, au sens chimérique du terme, qui ont contribué en tout état de cause à leurs évolutions, aussi bien sur les points sociologiques que sur les points techniques. Ces différents aspects prennent part au système complexe qu’entretiennent les individus d’une communauté avec leur territoire. Reconsidérer la complexité homme-territoire revient, dans une moindre mesure, à étudier un « possible » qui n’a pas encore été expérimenté par ceux qui cherchent à construire une société durable. 

LES INGRÉDIENTS DU DÉSIR

(Re)penser l’espace serait la clé déterminante de la régénération des sociétés. On peut sans doute affirmer qu’un bon environnement permettrait aux individus de vivre dans de bonnes conditions. La forme urbaine influe sur le fonctionnement des êtres humains : leurs comportements, leurs actions, leurs manières d’interagir et de percevoir le monde dans lequel ils vivent. C’est ce futur incertain de la morphologie des villes qui permet aux sociétés de penser différemment les modèles citadins, de rêver et d’aller au-delà des limites de ce qui est considéré comme possible. Que la ville soit réelle ou imaginée, elle met définitivement en pratique la pensée.

D’après Thomas More, l’utopie résulte d’un agrégat d’imaginaires et de désirs. Pour les architectes du XIXème siècle, c’est sa confrontation à la réalité qui permettrait de la rendre plausible. Elle est un mode d’interprétation de soi et de son futur soi. En d’autres termes, elle est le reflet des envies d’une société qui cherche à réinventer, et ce à quoi elle aspire. Admirée mais parfois rejetée pour son illégitimité, la quête de la ville idéale n’est qu’un tiroir de souhaits, juste à côté de celui qui est rempli de vains espoirs. Est-ce une manière subtile d’éviter la frustration de sa non-réalisation ?

La différence entre l’aspiration à un monde meilleur et l’espérance qu’un monde meilleur advienne est primordiale à la compréhension de ce qu’est réellement l’utopie. Aspirer revient à vouloir réaliser quelque chose qui est porté par un désir profond, tandis qu’espérer désigne la capacité à réaliser ces désirs.

L’utopie est ambiguë, à tel point que l’on peut qualifier l’ambivalence de l’espace imaginé en suivant la logique géographique suivante : un « ici » et un « ailleurs ». D’un point de vue spatial, une ville utopique n’a pas de limites territoriales : il est impossible de la situer dans l’espace. C’est à cette étape de la pensée que les architectes interviennent. Ce sont les craintes suscitées à l’idée de spatialiser l’univers qui amènent les architectes à s’affranchir de cette propension humaine et cartésienne d’imposer des cadres. Ici, le cerveau devient lui-même créateur de ses propres désirs. Les fantasmes et autres constructions de l’esprit ne sont que les ingrédients de l’imaginaire — cette matière précieuse cherchant désespérément à trouver des solutions durables. La peur que la société ne s’intègre pas à l’espace conquis, ou que le monde que nous construisons échappe à notre contrôle, sont des préoccupations importantes qui persistent.

Le contrôle du monde passe par la connaissance de celui-ci, mais encore faut-il en connaitre ses limites.

LES HEURTS DE LA RÉALITÉ

Les architectes, aveuglés par leurs fantasmes et leurs désirs, trouvent du réconfort dans l’utopie. À partir des années 1960, les théories urbanistiques ont remis en question les aspirations. Les valeurs les concernant, le désir, le plaisir, la beauté et l’espoir, deviennent les boussoles de la pensée. La force de la beauté, celle qui est efficace sur les hommes, traduit la capacité décisive pour un architecte de construire des espaces, là où la créativité est l’expression de notre propre subjectivité. C’est au cœur de cette réflexion que le mouvement de l’architecture moderne voit le jour, mais il fera vite l’objet de critiques. Le collectif de jeunes architectes britanniques Archigram en développe quelques manifestes situés entre 1961 et 1974. Dans une visée d’architecture du plaisir et de l’émancipation, ils mettent en œuvre le projet de « Walking City », une ville ambulante avec des unités de vie différentes. Itinérante, la ville se connecte avec des territoires remettant en cause la temporalité de l’éphémère, d’où cette formule d’un « ici » et d’un « ailleurs ». Cette approche conceptuelle ne donne pas de solutions constructives, mais une possibilité de donner des images à une époque qui est sans doute vouée à évoluer. Achevée dans les esprits, mais rarement entrepris dans la réalité, l’architecture postmoderne tend vers une légèreté des matériaux employés, un espace qui se veut mobile. Cette propriété originale est, pour les architectes, une plateforme ludique : elle permet de s’affranchir de la gravité, des rapports aux territoires en recherchant l’idéal et surtout, le réalisable.

Aujourd’hui, les heurts physiques de la réalité sont des contraintes plus fortes et mieux prises en compte. Enlever le caractère du possible reviendrait à enlever une forme d’optimisme de la pensée et de manière plus générale, des projets qui sont proposés dans ce domaine. De ce fait, ces derniers perdraient tout espoir de réalisation. Mais ne devrions-nous pas explorer les confins de notre imagination ? Ce lieu psychique où nos désirs les plus démesurés pourraient nous donner des alternatives de vie. Seulement, si l’utopie n’aboutit pas à sa matérialisation, c’est parce qu’elle résulte simplement d’une quête du modèle idéal. Sa structure restera pour les architectes, un espace de ressources cantonné au principe de l’inatteignable. Pourtant, il est essentiel de rêver, dans le but de continuer à vivre dans les meilleures conditions, pour progresser, pour s’améliorer. Ce serait vivre sans espérances ni désirs, ce qui représenterait à contrario une faiblesse de la pensée. Par conséquent, cette recherche d’un paradigme urbain idéalisé peut se trouver dans tout le potentiel que l’utopie offre aux créateurs de la ville. À cela, la difficulté à se projeter devient de façon surprenante une source de possibilités et de perspectives. Les imaginaires n’arrêteront pas de nourrir la curiosité intellectuelle et l’esprit d’exploration des architectes.

L’utopie se met alors au service de l’aménagement du territoire, sans pour autant confondre les fantasmes avec la réalité. En ce sens, l’imagination serait à percevoir comme un outil potentiel pour la réalisation de projets à différentes échelles, de la ville entière jusqu’aux quartiers périphériques. Il serait donc bon d’aller au-delà des limites pour s’émanciper d’une réalité relative. Mais n’est-ce pas ainsi que nous pourrons redéfinir des formes de technologie et d’innovation, pour améliorer notre qualité de vie ? Malgré la complexité de nos pensées, dépasser l’impossible serait donc l’une des clés pour l’avenir de notre communauté.

 

© AMBRE BOUTES

Correction : @mot.correct.exige


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *